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L’affaire Yahoo, une hypocrisie juridique

Le syllogisme de l’indignité

par Pascale Louédec
 

« L’Affaire Yahoo », comme on la nomme désormais, montre à quel point on ne peut encore penser sans affect, une intrusion du fait-divers sur Internet, sans chercher à en faire aussitôt un fait de société. Si le thème de départ de cette « Affaire Yahoo », l’exploitation commerciale de reliques liées au nazisme, et même d’objets de conception moderne, peut légitimement nous faire frémir, le Devoir de Mémoire et la raison indispensables ne doivent en aucun cas se laisser envahir, être manipulés dans la psychose irrationnelle d’une peste brune omniprésente et généralisée sur le web. Bien sûr des sites de haine existent, environ 2000 sur des millions d’autres, et ce sont 2000 sites inqualifiables, dont les auteurs doivent être identifiés et poursuivis, jugés.

Leur existence doit-elle à elle seule justifier la suspicion a priori et la coercition de l’ensemble des internautes ? La logique voudrait que non. Or, c’est bien l’avenir qui se dessine en France, suite au traitement lamentable de cette « Affaire Yahoo ».

Opportunisme et syllogisme

C’est l’émotion dans cette affaire, qui semble-t-il a réellement aveuglé, paralysé la raison des plus nobles et celle des mieux intentionnés. On a oublié que le thème n’induit pas la méthode. On a vécu de syllogismes du type :

-  un site Yahoo vend des objets nazis
-  vu que les internautes peuvent aller sur Yahoo
-  ce sont des nazis en puissance !

La caricature est à peine poussée, car si cette affaire Yahoo nous révèle une bourde des plus sinistres, c’est bien demain, l’internaute ordinaire, donc chacun d’entre nous, qui en fera les frais : contraint, fliqué, fiché, et pourquoi pas même condamné... sur la base d’un procès d’intention. J’appelle cela "le syllogisme de l’indignité", cette infamie présupposée tapie en chacun de nous.

Car l’internaute est un type louche, et l’Internet un repaire de salauds, c’est bien connu ! Les discours apocalyptiques, les anathèmes, se suivent. On mélange tout, en nous soupçonnant tous de pactiser par devers nous avec la bête immonde prête à tout dévorer... De cette suspicion fantasmatique et généralisée vient de naître un nouveau délit, un délit incroyable, le délit de lecture ; délit de consulter une page, un site ; délit de s’informer d’un contenu et de juger ce que l’on trouve par l’examen critique...

Direction de conscience ?

Le libre-arbitre n’existe plus, et la raison non plus. Seule, la voie bien tracée d’en haut, entre le Bien et le Mal, peut désormais guider les troupeaux d’internautes... On n’est plus dans le champ de la rationnalité démocratique mais dans celui des commandements, des vérités univoques puisque révélées. On circonscrit pour l’internaute, dans l’arbitraire d’une nouvelle table de loi, une géographie morale des espaces numériques où il peut évoluer. On aura donc des zones vertueuses, autorisées pour les « bons » internautes et des champs interdits, des lieux maudits où se vautreront les damnés dès qu’ils auront franchi le seuil de ce nouvel Enfer...

Est-on en train de mettre en place une moderne et numérique version de la direction de conscience ? Faudra-t-il donc bientôt se justifier de l’utilisation morale, intellectuelle ou autre des sites consultés ? Le maccarthysme est-il vraiment bien loin ? Est-ce là la démocratie ?

Je m’interroge. Et nous le verrons certainement, puisqu’aussi bien pour les besoins de cet article, j’ai visité assez longuement le site incriminé. Question d’honnêté ou d’opiniâtreté, allez savoir... défaut d’éducation sans doute : depuis la tendre enfance, j’ai toujours eu besoin d’aller me renseigner pour me déterminer sur un sujet quelconque. L’affaire Yahoo incluse, au prix peut-être d’en être bientôt inquiétée...

Contre, toujours contre

Contrevenant ainsi aux lois de mon pays, me suis-je aussi couverte d’indignité nazie ? Je ne crois pas. Mon horreur du nazisme n’est pas même entamée. Fossile ou bien réactivée par des brutes contemporaines, cette idéologie provoque toujours la même nausée. Pas l’ombre d’un air « peste-brune », non, pas le moindre penchant suspect. Rien. Eh oui, Monsieur Gomez, je vous assure, ça ne m’a pas changée... On ne m’a pas encore inoculé la haine.

Pourtant depuis votre ordonnance, et pour avoir eu l’impudence de visionner ce site, je suis passible de sanctions, considérée complice et j’attends d’ici peu la visite impromptue de la maréchaussée...

Fait-divers ou méfait de société ?

Tout cela parait bien excessif... mais la question se pose pourtant sans aucune ironie : peut-on encore faire la critique du site Yahoo, et donc le consulter depuis la France, sans en être inquiété ? Un internaute a-t-il encore le droit de vérifier lui-même ce qu’on raconte partout ? Libre examen ou mise en examen ? En avons-nous le le droit, en avons-nous le choix ? Entre mon libre-arbitre et l’arbitraire idiot d’un procès d’intention, ai-je encore une marge, une existence réelle de libre citoyenne ?

Je ne peux me résoudre à l’idée qu’un internaute ou qu’un lecteur quelconque de n’importe quel support puisse avoir à répondre un jour de sa fréquentation des pages d’un livre ou d’un site web. Cela frôle pour moi le non-sens.

Et que l’on puisse se servir du fait-divers que constitue finalement cette mise aux enchères misérable, pour brider les consciences et les curiosités, me semble une dérive bien périlleuse. C’est un affront à la démocratie, en tant qu’elle est fondée en ses principes et en son fonctionnement, sur l’examen, la délibération, la rationalité indispensables à l’expression civique des citoyens, et à la légitimité contanste des gouvernants.

Et si comme le disait à la télévision (« Futur Antérieur » sur France 2, lundi 27/11) le professeur de Droit Public à l’Université de Nanterre Guy Cracassonne :

-  « La démocratie a le pouvoir de transformer la foule en peuple »

l’ordonnance de référé du 20 novembre a le pouvoir de traiter l’internaute citoyen en dangereux décérébré. Mais tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, n’est-il pas vrai ? Les moutons bêlent, les juges ordonnent, et la caravane passe bien au-delà des paradoxes.

En proclamant le syllogisme d’une indignité préjugée de l’internaute, comme un nouveau déterminisme de l’humain connecté, on a surtout cherché à renforcer l’idée oiseuse d’une urgence absolue de la régulation d’Etat sur Internet. L’absence de système hiérarchique sur le Réseau inquiète les hiérarchies, et l’expression directe des citoyens de base leur apparaît suspecte. En la régulant bien, on devrait la tarir... sous couvert de démocratie.

Un dernier mot sur la démocratie...

Je ne peux m’empêcher de penser aux mots de Pierre Rosanvallon, co-invité avec Guy Carcassone, lundi dernier, dans l’émission de France 2, qui empruntait très justement le nom de son dernier ouvrage : « France, une démocratie inachevée ? ».

Rosanvallon, sociologue et directeur d’études à l’EHESS donnait à propos des élections américaines une définition de la démocratie, de son rapport aux juges autant qu’aux citoyens, qui me semble s’adapter au contexte de notre affaire Yahoo :

-  « La démocratie n’est pas simplement le suffrage universel, la possibilité pour chacun de s’exprimer à travers son bulletin de vote. C’est aussi, comme on disait au XIXè siècle, la possibilité en un jour de trancher les conflits. C’est le pouvoir du dernier mot. Et si la procédure ne permet pas d’aller vers ce pouvoir du dernier mot, c’est qu’elle est mauvaise. On le voit aux Etats-Unis. Le dernier mot ne va pas être aux citoyens, il va être aux juges. Et donc, je pense que ça montre qu’il faut repenser la procédure elle-même. Car ce qui est important dans la démocratie, c’est qu’elle donne rapidement aux citoyens, le pouvoir du dernier mot. »

Lorsque la délibération des juges écrase la possibilité de délibération des gens, c’est en somme la démocratie que l’on écrase. On le voit dans l’affaire Yahoo, et ses conclusions juridiques. Malgré le jugement, ou plutôt par son fait, le conflit sur les Droits de l’Homme a subsisté tout en se déplaçant, et en changeant d’objet, sans ramener la sérénité qu’on attend une fois la justice passée. Le dernier mot, id est la dernière ordonnance du juge Jean-Jacques Gomez, ce 20 novembre 2000, n’a pas su donc, bien au contraire, calmer les tensions générées.

En a-ton oublié les nazis ? Pas du tout ! Au contraire, c’est bientôt la psychose : on voit des nazis partout, partout, partout ! Surtout sur le Réseau ! En aurait-on parlé d’ailleurs, de cette affaire, s’il ne s’agissait pas du Web ? Je ne le crois pas. La preuve :

Autres lieux, autre indifférence

Dans les vides greniers de ma région, comme partout en France, on trouve assez souvent, dans les brocantes du dimanche, des reliques du passé nazi. Faut-il interdire ces brocantes ? Ou plutôt pour bien cibler l’analogie, «  Faut-il interdire aux badauds de se rendre en ces lieux le dimanche ?  » puisqu’aussi bien c’est ce qu’au fond requiert le juge Gomez en ce qui concerne Internet. On me dira, l’analogie à ses limites. Quoique... Il semble bien que la problématique de la jurisprudence « Yahoo » pour le territoire numérique, paraisse bien dérisoire dès lors qu’on la déplace en territoire analogique.

Personne ne semble même y avoir songé. Et pourtant ce genre de fait-divers est bien malheureusement banal en notre beau pays. Partout sur « le territoire de la France » comme pourrait dire le juge Gomez, l’on peut trouver sans les chercher des objets, des livres, ou insignes,tout aussi authentiquement nazis, et qui font en silence aussi froid dans l’échine. A Paris même, et de notoriété publique, une petite minorité de bouquinistes des quais, vendent au plus grand jour, au su et au vu de chacun, des livres interdits à la publication et parfois même à la vente. Idem, le week-end, sur le Marché aux livres anciens du square Georges Brassens. Il n’est pas difficile de se procurer « Bagatelles pour un massacre », « Le protocole des Sages de Sion », « Mein Kampf » et toutes autres horreurs, des pamphlets anti-juifs, les œuvres intégrales de collaborateurs, des revues, des affiches, j’en passe ...

Rebatet, Gobineau, Drieu la Rochelle, Barrès ou Maurras ont poussé à la haine, et se trouvent encore dans les bibliothèques municipales et universitaires. Il me semble que nombre d’auteurs qui ont cautionné le régime de Vichy et la Collaboration, dont les livres circulent encore, sont aujourd’hui plus dangereux que les misérables breloques militaires du IIIè Reich. Et pourtant, il ne s’agit pas d’en faire l’autodafé. Et pourtant on ne rend pas coupable leurs lecteurs de la caution complice d’une adhésion a priori à leurs thèses de haine. Ces livres sont potentiellement dangereux. Faut-il pour cela interdire l’entrée des librairies, l’accès aux quais de Seine, et aux bouquineries de France et de Navarre ?

Nuance

Chacun se focalise sur le Réseau, le Grand Satan Numérique. Cela ne va pas plus loin que le bout d’une généralisation à tout va, d’une démonisation liée à l’ignorance du fonctionnement du Net, et de la peur millénariste qui suinte encore dans l’air du temps.

« Internet est mauvais, Internet est un blasphème, Internet est subversif, Internet est un danger pou la démocratie, etc. La preuve ? Internet est un repaire de nazis ! Internet doit être puni, Internet est donc puni ! »

Il semble que dans cette affaire, ce ne soit pas tant la représentation d’objets nazis que l’on ait condamné mais une-représentation-d’objets-nazis-sur-Internet : là est toute la nuance et toute l’hypocrisie.

Surveiller et punir...

Historiens, flics autant que membres de la LICRA ou de L’UEFJ peut-être, vigies attentives de ces sites de haine, tous ceux qui doivent tenter de les localiser, tous ceux qui les recensent pour les examiner, connaître leurs auteurs, combattre leurs idées, et les poursuivre, seront dès à présents logés à même enseigne que les salauds négationistes.

Comment pouvoir contrer désormais les sites de haine et leurs idées s’il nous est impossible de les examiner ?

A travers cette "Affaire Yahoo", c’est paradoxalement à la démocratie, et à son corollaire, le Devoir de Mémoire, auxquels on a porté un coup. Car la conséquence immédiate, si l’on veut appliquer cette création du droit, ne peut qu’être un flicage accru du citoyen lambda sur le Réseau, son suivi pas à pas, sur les sites où il se rend, l’archivage et l’analyse de son itinéraire, son évaluation morale, et la remise en cause de son entendement.

Bref du soupçon à la traque, à l’abus de pouvoir, le chemin n’est pas long, et pour moi, il résonne sinistre à la mémoire.

 
 
Pascale Louédec
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> Le syllogisme de l’indignité
14 janvier 2001, message de ostinato
 
Cette affaire rend d’autant plus perplexe que sur usenet, le news bien français "fr.soc.politique" est littéralement squatté par des racistes des anti-sémites des révisionnistes particulièrement haineux !! Mais que fait donc la police ??? !!! Et là où il serait possible de traquer l’internaute français épandant des seaux de venin raciste avec une identification bien française en "fr." et qui a la responsabilité de ses écrits, rien nibe que dalle...Alors des "avancées jurisprudentielles" de type yahoo prennent un air encore plus absurde à moins que derrière tout ça il n’y ait en fait la volonté de stopper le développement du net en en le rendant difficilement praticable,en posant des barbelés numériques selon les intérêts particuliers ou d’Etat. On n’ose l’imaginer. POurtant... Le net démocratique et libre vous l’avez rêvé ? Eh bien la jurisprudence yahoo est là pour vous réveiller !
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