racine uZine

Dans la même rubrique
Les nouveaux paradigmes de l’information
10 janvier 2001
 
vendredi 15 septembre 2000

Ecrire sous contrôle

par Marc Laimé


-  1. Tout lecteur de journal, de magazine, de site Internet, en possession de l’e-mail d’un journaliste, gracieusement porté à sa connaissance par l’éditeur qui l’emploie, peut désormais fustiger la paresse incommensurable de celui-ci, qui recopie servilement depuis dix ans des dépêches de l’Agence France Presse. Avant Internet le lecteur ne lisait pas les dépêches de l’Agence France Presse. Depuis Internet les lecteurs destinataires des dépêches de l’Agence France Presse sont plus nombreux que les journalistes.

-  2. Tout journaliste rédigeant un article dans lequel il évoque les activités d’une entreprise, d’un groupe d’intérêts, d’une secte, d’une éminente personnalité, ou s’interroge sur le bien fondé d’un produit, critique un artiste, voire un homme politique, s’expose désormais à recevoir dans les heures qui suivent plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de messages de protestation. Parfois même il pourra s’agir d’injures. Dans les cas extrêmes de menaces.

-  3. Dans les deux cas de figures précédents, le rédacteur en chef ou le directeur de la publication qui emploient ce journaliste imprudent, sinon malintentionné, pourront eux aussi être les récipiendaires des messages qui lui sont destinés.

-  4. Tout texte publié sur Internet par un journaliste, dûment identifié, n’est pas susceptible de bénéficier du délai de prescription de trois mois, prévu par une loi datant de 1881, aux termes de laquelle une personne - physique ou morale -, s’estimant mise en cause à tort par la presse, cesse de pouvoir demander un droit de réponse, poursuivre l’auteur du texte incriminé du chef de diffamation, ou exercer toute autre forme de demande de réparation qui sera examinée par un tribunal.

-  5. Tout journaliste doit désormais savoir, admettre, sinon se féliciter, que le vibrant plaidoyer qu’il dédie au « devoir de mémoire », en saluant les initiatives courageuses de M. Steven Spielberg, figurera quelques semaines plus tard sur le portail d’un site révisionniste localisé outre-Atlantique. Site dont l’activité est protégée par le 1er Amendement de la Constitution des Etats-Unis d’Amérique.

-  6. Les communiqués de propagande rédigés à flux tendu par les entreprises et les officines qu’elles commanditent à cet effet sont accessibles gratuitement sur Internet. Tout lecteur attentif, et passionné par l’information, pourra sans peine, et pour son plus grand profit, les retrouver sous la plume des journalistes dont il parcourt les écrits. Qu’ils soient publiés dans un support traditionnel ou sur Internet.

-  7. Tout journaliste s’étant vu reconnaître par ses pairs une compétence que ses employeurs daignent à l’occasion saluer fera montre d’une parfaite impassibilité quand l’analyse des visites effectuées par les internautes sur les pages du site qu’il honore de ses contributions attestera que le score qui est le sien, notablement inférieur aux normes imposées par les responsables de la publicité, légitime l’interruption immédiate de sa collaboration.

-  8. L’extrême ergonomie que perfectionnent sans cesse les moteurs de recherche autorise tout lecteur attentif, et patient, à établir, pour son usage privé, une cartographie extrêmement précise et fiable de l’itinéraire d’une information. Il constatera ainsi, avec un étonnement bien compréhensible, qu’une dépêche émanant de l’un des bureaux ayant pour fonction de procéder à la préparation des esprits au caractère inéluctable de la mondialisation aura pu être reproduite à 248 exemplaires en vingt-quatre heures, dans des termes identiques, par des vecteurs aussi peu suspects de collusion qu’une agence para-publique d’information technologique, un magazine dédié à l’éveil musical de la jeunesse ou une plate-forme revendicative de chasseurs en colère.

-  9. Tout lecteur attaché à la défense et à la promotion de la langue française tirera le plus grand profit de l’usage régulier des très nombreux lexiques, recueils de citations et autres bases grammaticales, accessibles gratuitement sur Internet, qui lui permettront d’édifier, à son usage privé, une base automatisée dans laquelle trouveront place les incorrections, solécismes, citations approximatives, estimations chiffrées fantaisistes, contresens, personnages fictifs, dont l’irrésistible prolifération menace son entendement, et pourrait même finir par le détourner de la lecture.

-  10. L’hypothèse d’une conservation indéfinie d’écrits ou de déclaration non maîtrisés ne pouvant désormais plus être prise à la légère, tout journaliste désireux de recueillir les propos d’un industriel, d’un homme politique ou du chargé de communication d’une Organisation non gouvernementale trouvera le plus grand avantage à s’abstenir formellement de citer les propos des personnes qu’il interrogeait autrefois. La mention du lien hypertexte renvoyant à l’unité d’intervention en charge de la communication desdites personnalités entrainera ipso facto un gain de temps appréciable dans la rédaction de tout article. Ce dont l’employeur dudit journaliste ne manquera pas de lui savoir gré.

-  11. De nouvelles formes de minorités, autrefois « non visibles », accèdent désormais à une audience mondiale sur le réseaux des réseaux. Le caractère primordial pour la croissance exponentielle dudit réseau que représente la floraison journalière de communautés d’une extrême variété incitera tout journaliste à se livrer à des recherches extrêmement approfondies, sur tous les continents, avant d’évoquer l’apparition d’une nouvelle communauté regroupant deux, voire trois, passionnés du bouturage virtuel. Il est en effet à craindre, ce que l’on conçoit volontiers, que les membres de ladite communauté en émergence ne saisissent dans les plus brefs délais toutes les instances en capacité de réparer le préjudice qu’aura pu représenter - tant l’absence de signalement du phénomène -, qu’une mention désinvolte, hâtive, voire tendancieuse, de l’émergence d’une nouvelle communauté, hier encore « non visible ». Dont les perspectives de croissance, comme les bienfaits dont elle pourrait inonder l’humanité, auraient ainsi encouru le risque de ne pas être portés à la connaissance de plusieurs milliards d’êtres humains.

-  12. Tout journaliste qui négligerait les devoirs que lui impose ce nouveau codex ne devra témoigner ni surprise ni indignation quand son employeur lui signifiera qu’il entend se passer de ses services. Pas plus qu’il ne devra s’émouvoir quand, après s’être employé vainement à retrouver un poste, il apprendra que le dossier recensant ses graves carences professionnelles et manquements à l’idéologie de l’information du XXIème siècle est commercialisé par une firme internationale, aux services de laquelle recourent désormais toutes les entreprises dont la vocation affichée est de vendre de l’information.

 
 
Marc Laimé
Imprimer
format impression
Journaliste, coordinateur du dossier « La Folie de l’Internet » du Canard Enchaîné
23 août 2000
 
SPIP
Web indépendant