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La Maison noire

par Michael Moore

Chers amis,

Une révolution tranquille est sur le point de survenir le 7 novembre. Peu de médias ou d’électeurs y ont prêté attention. J’aimerais tellement que cela arrive que j’hésite à vous en parler, de peur de foutre les jetons à certains au point de compromettre son avènement.

Non, je ne vous parle pas de mon rêve de voir les 100 millions d’abstentionnistes finalement voter pour Ralph Nader, ni de cette rumeur épatante qui circule sur le Web au sujet de Dick Cheney [1] (celle où il se retire une semaine avant l’élection et où Bush fait appel à Colin Powell [2]), ni de cette autre rumeur géniale selon laquelle George W. rend visite à Reagan sur son lit de mort (qui l’a lancée, celle-là ? En tout cas, continuez !).

Ce dont je vous cause, c’est de cette forte probabilité d’assister à la prise du pouvoir du Parlement par... les Afro-Américains !

C’est vrai. Après plus de 200 ans d’un congrès et d’une Maison blanche dirigés par des types blancs, préparez-vous à « la Maison noire » !

Selon ce scénario (D.W. Griffith [3] en reviendrait de l’au-delà pour réclamer les droits d’auteurs pour la suite de Birth of a Nation), les élus noirs du Congrès sont prêts à mener une révolution de couloir, et tous les bouseux et les racistes devraient aller se planquer.

Les Démocrates sont à seulement 6 sièges de reprendre le contrôle du Parlement. Tout indique que, grâce aux nombreux sortants républicains qui ont préféré ne pas se représenter cette année (et la succession de mesures suicidaires des Républicains visant à éliminer le gouvernement fédéral et, ainsi, à renverser un Président élu et populaire), les Démocrates pourraient bien y réussir.

Le carte décisive, sur laquelle des représentants démocrates misent secrètement, c’est Ralph Nader. J’ai parlé avec les assistants d’une demi-douzaine de membres du Congrès, et ils sont tous persuadés que la possibilité de voter pour Ralph Nader va ramener des millions d’électeurs qui auraient sinon préféré s’abstenir. Si cela arrive, qui croyez-vous que ces électeurs pro-Nader et contestataires vont choisir dans la section « Membre du Congrès » de leur bulletin de vote [4] ? Les Républicains ? Je ne crois pas. Comme les Verts ont très peu de candidats pour le Congrès, ces électeurs de Nader vont donc voter pour les Démocrates à la Chambre.

En 1994, l’élection qui a donné le Chambre à Newt Gingrich [5] et aux Républicains s’est jouée sur 19 districts, où les Républicains l’ont emporté de quelque milliers de voix. Quelques électeurs de Nader pourraient bien faire la différence.

Mais comment cela implique-t-il que les Afro-Américains prennent le contrôle de la Chambre ?

De par l’ancienneté qu’ils ont accumulée, pas moins de vingt-deux membres du Congressional Black Caucus [6] se préparent à prendre le contrôle des 22 comités et sous-comités de la Chambre !

C’est ainsi. Si les Démocrates reprennent la Chambre, John Conyers de Détroit deviendra le président du comité pour la Justice de la Chambre, Charles Rangel de New-York sera à la tête du très puissant comité des voies et des moyens [7]. Et Julian Dixon de Californie dirigera le comité du Renseignement.

Pour la première fois dans notre histoire, trois des plus importants comités du Congrès seront dirigés par des Afro-Américains.

Mais attendez, il y a encore mieux.

Dix-neuf - oui, 19 - sous-comités de la Chambre des Représentants seront présidés par 19 autres membres du Black Caucus du Congrès !

C’est pas beau, ça ? Je n’aurais jamais cru voir ça de mon vivant. La semaine où j’ai lu que le revenu médian [8] d’un foyer noir est de 27 000 dollars et de 44 000 dollars pour un foyer blanc, qu’un tiers des hommes afro-américains âgés de 18 à 35 ans sont interdits de vote à cause de notre système judiciaire raciste, apprendre que presque deux douzaines d’Afro-Américains pourraient bien tenir les rênes l’année prochaine au Congrès fut pour moi une de ces bonnes nouvelles comme il en arrive rarement.

Bien entendu, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont noirs. Ces 22 membres du Congrès ont, pour la plupart, toujours voté pour le travail, pour les droits des femmes, pour l’éducation, pour le contrôle des grandes entreprises, pour la protection de l’environnement et se sont toujours élevés contre les lois de dérégulation de l’économie et l’exploitation au travail. Ils sont les premiers à s’interroger sur l’interventionnisme américain dans les affaires des autres pays, et les derniers à vouloir envoyer nos jeunes gens à la guerre.

Le Maison noire, mes amis, est une bonne chose pour chacun d’entre nous.

Comme je vous l’ai dit dans mes lettres précédentes, je ne vois presque aucune différence entre le parti démocrate et le parti républicain. Ils sont tous deux là pour faire le jeu du Marché, et les Démocrates sont allés tellement loin à droite qu’ils pourraient se rebaptiser les Républicains pro-choice [9].

Mais le fait que les Démocrates reprennent la Chambre est un autre sujet. Cela chagrine de nombreux Démocrates, mais les comités et les sous-comités de la Chambre vont être dirigés par des Démocrates de la vieille école (de gauche et partisans de l’intervention de l’État dans l’économie) - qui se trouvent être noirs. Et il n’y a pas grand-chose que les instances démocrates puissent y faire, grâce à la règle de l’ancienneté.

Ce qui nous amène à une autre point intéressant. Si ces Démocrates noirs ont conservé leurs sièges, c’est parce qu’ils s’en sont tenus à leurs idéaux de gauche, même dans un pays qui semblait prendre un virage à droite. Quant à ces Démocrates qui ont pensé assurer leur survie politique au son de « De plus en plus Républicain », ils ont fini par perdre beaucoup de leurs sièges. Une étude sur les élections du Congrès de 1994, menée par deux professeurs de l’université de l’Utah, a montré que ce ne sont pas les élus de gauche qui avaient perdu leurs sièges face à l’équipe de Newt, mais les Démocrates modérés, ou qui s’étaient rapproché du centre. Les électeurs ne sont pas idiots. S’ils veulent manger de l’aloyau, ils ne vont pas choisir un hamburger qui se fait passer pour de l’aloyau.

Bien entendu, si les Américains conservateurs, réactionnaires et racistes apprennent ce qui risque d’arriver - la peur de la Planète noire ! [10] - ils risquent de se précipiter hors de leur fond de bidet pour aller voter pour les Républicains. Alors faites attention à qui vous révélez ce secret...

Cela fait tout juste 137 ans qu’on a aboli l’esclavage en Amérique.

Je veux me réveiller le 8 novembre et assister à la revanche finale !

Whou-ouh !

 

[1] (NDT) Colistier de George W. Bush.

[2] (NDT) Général noir de l’Armée américaine, « héros » de la Guerre du Golfe, considéré comme modéré.

[3] (NDT) D.W. Griffith (1875-1948) fut le grand réalisateur américain du début du siècle. Son plus grand succès fut le très controversé Birth of a Nation (1915), où il dépeint le Sud d’une domination blanche et d’un Ku Klux Klan victorieux.

[4] (NDT) Aux Etats-Unis, l’élection présidentielle s’accompagne d’un renouvellement presque total du corps politique, toutes ces élections étant regroupées sur le même bulletin de vote. Un même bulletin comporte donc plusieurs sections (pour la présidentielle, pour le Congrès, etc.) : un électeur qui s’est déplacé pour la présidentielle vote, de fait, également pour le Congrès et les autres élections présentes sur le bulletin.

[5] (NDT) Président républicain sortant de la Chambre des représentants.

[6] (NDT) Les représentants démocrates noirs au Congrès.

[7] (NDT] Le comitéWays and Means est chargé de la gestion gouvernementale de l’information et de la technologie.

[8] (NDT) Le revenu médian (à ne pas confondre avec le revenu moyen) est calculé ainsi : la moitié de la population gagne moins, la moitié gagne plus. Dans un pays où les inégalités sont importantes (beaucoup de pauvres pour quelques « très riches »), le revenu médian est très inférieur au revenu moyen.

[9] (NDT) Pro-Choice : favorable à la liberté de l’avortement. Pro-Life : opposé à l’avortement.

[10] (NDT) Fear of the Black Planet, du nom de l’album du groupe Public Enemy.

 
 
Michael Moore
 

Traduit de l’américain par ARNO* (arno@scarabee.com).

Reproduit avec l’aimable autorisation de Michael Moore (texte original).

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Cinéaste et journaliste américain, réalisateur de « Roger et moi » et de « The big one », auteur de « Downsize this ! »
31 octobre 2000
 
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