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Táin Bó Cúalnge

Mythologie du plagiat

Petite note sur la réhabilitation du plagiat par le CAE
par Lirresponsable
 
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Dans un texte intitulé « Utopie du plagiat, Hypertextualité et Production culturelle Electronique », le Critical Art Ensemble essaie de réhabiliter la légitimité du plagiat contre l’idéologie qui sous-tend la pratique du copyright :

« L’époque actuelle nous oblige à repenser et à re-formuler la notion de plagiat. Sa fonction a trop longtemps été dévaluée par une idéologie qui n’a plus sa place dans la techno-culture. Laissons perdurer les notions romantiques d’original, de génie et d’auteur, mais comme éléments de la production culturelle, sans privilège particulier sur un autre élément tout aussi utile. Il est temps de nous servir ouvertement et audacieusement de la méthodologie de la recombinatoire, histoire d’être mieux en accord avec la technologie de notre temps. »

Les arguments employés dans le texte sont de plusieurs ordres : historiques, culturels, moraux, économiques, politiques. Ils visent à démontrer à travers un certain nombre d’exemples [1] que la recombinatoire est déjà en partie à l’oeuvre depuis le commencement, et à établir que la technologie lui offre de nouvelles possibilités de développement. Cependant l’argument véritablement décisif aux yeux du CAE consiste dans l’idée d’une nécessaire adaptation à l’époque. Ainsi, la technique rend obsolète la pratique passée et donc certains discours, il faut donc « être en accord » avec notre temps, marqué par la technologie.

Cet argument est bien entendu discutable, mais surtout il donne la part belle aux partisans du statu quo, car ces derniers peuvent alors se présenter comme les ultimes défenseurs de la Culture face à la vague déferlante du Réseau (nihiliste, relativiste, néolibérale, ou autre qualificatif qui joue le rôle similaire de mantra).

De cette prétendue opposition entre le Réseau et la Culture (et ses valeurs humanistes), articulée avec la question de la technique où l’héritage heideggerien [2] est prépondérant, pour ne pas dire l’horizon indépassable [3], la doxa médiatique brode à n’en plus finir sur la mythologie du plagiat (fin des auteurs, fin des génies, anarchie de l’expression, pillage généralisé), chose que l’on peut observer, à titre clinique, par exemple dans un opuscule de Finkielkraut.

Les notions très romantiques « d’original », de « génie » et « d’auteur » sont donc à interroger directement, si possible à partir d’une source qui les condense et détermine encore nos représentations.

Original, génie, auteur

L’une des racines modernes de notre compréhension de la notion de « génie » et plus généralement de l’esthétique provient des analyses de Kant dans sa fameuse troisième critique, la Critique de la faculté de juger [4] au paragraphe 46 :

« On voit par là que le génie : 1° est un talent, qui consiste à produire ce dont on ne saurait donner aucune règle déterminée ; il ne s’agit pas d’une aptitude à ce qui peut être appris par une règle quelconque ; il s’ensuit que l’originalité doit être sa première propriété ; 2° que l’absurde aussi pouvant être original, ses produits doivent en même temps être des modèles, c’est-à-dire exemplaires et par conséquent, que sans avoir été eux-mêmes engendrés par l’imitation, ils doivent toutefois servir aux autres de mesure ou de règle de jugement ; 3° qu’il ne peut décrire lui-même ou exposer scientifiquement comment il réalise son produit, et qu’au contraire c’est en tant que nature qu’il donne la règle ; c’est pourquoi le créateur d’un produit qu’il doit à son génie, ne sait pas lui-même comment se trouve en lui les idées qui s’y rapportent et il n’est en son pouvoir ni de concevoir à volonté ou suivant un plan telles idées, ni de les communiquer à d’autres dans des préceptes, qui les mettraient à même de réaliser des produits semblables. (C’est pouquoi aussi le mot génie est vraisemblablement dérivé de genius, l’esprit particulier donné à un homme à sa naissance pour le protéger et le diriger, et qui est la source de l’inspiration dont procèdent ces idées originales) ; 4° que la nature par le génie ne prescrit pas de règles à la science, mais à l’art ; et que cela n’est le cas que s’il s’agit des beaux-arts. »

Commentaire succinct

Nous ne rentrerons pas dans le détail et l’économie de la troisième critique, c’est-à-dire le rôle pivot qu’elle joue entre la Critique de la raison pure et la Critique de la raison pratique. De même, ce qui nous intéresse ici est le concept de génie utilisé par Kant et non les raisons théoriques qui le poussent à introduire ce concept (qui répond aux difficultés soulevées par la définition d’un plaisir universel sans concept et du jugement de goût comme esthétique et non logique).

Le génie est donc, pour Kant et tout un chacun, celui qui possède une faculté innée, un don naturel ou talent, qui se traduit par la production d’oeuvres originales, c’est-à-dire des oeuvres radicalement nouvelles. En effet, le génie ne saurait être par définition un imitateur qui lui, reproduit quelque chose qui existe donc déjà ; de même que la copie présuppose un modèle dont elle est la copie.

Evidemment se pose tout de suite la question de savoir si une telle radicalité dans la nouveauté est possible ou si au contraire une oeuvre esthétique est toujours réalisée en fonction d’oeuvres qui lui préexistent et auxquelles elle emprunte un certain nombre d’éléments, dont elle produirait alors une nouvelle combinaison (c’est la thèse du CAE) ou auxquelles elle ferait référence par exemple en s’en démarquant (le « nouveau roman » est nouveau relativement aux romans qui lui préexistent, au delà de l’utilisation du terme nouveau dans la promotion des produits). Cependant l’opinion commune opère alors une distinction entre les faiseurs qui peuvent avoir un certain talent, et les génies.

La définition du génie est plus restrictive chez Kant puisqu’il prend soin de préciser que la seconde propriété du génie est l’exemplarité, en plus de l’originalité. En effet, « l’absurde aussi pouvant être original » il faut éviter que du n’importe quoi, telle une chose privée de sens mais pourtant originale (au sens de l’inédit, qui n’a jamais été réalisé, qui ne résulte pas d’une imitation) puisse être qualifiée d’oeuvre géniale.

L’originalité ne suffit donc pas pour prétendre au génie, contrairement à une confusion souvent entretenue par un certain nombre d’escrocs partisans de cette notion. C’est pourquoi l’oeuvre géniale doit servir de mesure ou d’étalon. D’où les phrases suivantes du langage courant : « ce compositeur est le nouveau Mozart », « il grave comme Dürer », « il est gentil mais son opéra c’est vraiment du sous Wagner », « il peint comme David Douillet », etc.

La troisième propriété du génie, négative cette fois, est d’être dans l’incapacité d’expliquer scientifiquement sa production. De nos jours, on peut toujours le constater en assistant à des vernissages où l’artiste explique son « Travail ». Il y a, plus sérieusement, une ambiguïté à lever : Kant n’affirme pas que le génie est incapable de discourir à propos de son oeuvre, de présenter des motifs qui lui ont précédé et des idées directrices qui en fourniraient la genèse. L’opposition entre beaux-arts et science est explicitée dans le quatrième critère et permet de comprendre le raisonnement.

Pour Kant, le terme de « génie » s’applique exclusivement aux beaux-arts, c’est-à-dire qu’il refuserait l’expression courante : « Einstein est un génie », ou pour respecter le contexte historique « Newton est un génie » (c’est l’objet du paragraphe 47).

Si l’artiste est capable d’expliciter méthodiquement la règle qu’il suit pour créer, alors cela veut dire qu’il n’est pas un génie puisque par définition la règle préexiste à la production ce qui le classe dans l’activité technique (on réalise un plan avant de bâtir un maison) ou dans l’activité artistique d’imitation (comme les peintres qui reproduisent des toiles de maîtres).

On pourrait alors objecter que le génie produit ses propres règles, et c’est bien ce que soutient Kant puisque l’oeuvre géniale va servir de modèle, de norme du bon goût, bien qu’elle ne soit pas une imitation (elle n’applique pas de recette). Mais le génie produit cette règle en même temps que l’oeuvre et « c’est en tant que nature qu’il donne la règle », ce qui signifie que notre ami le génie exprime son talent, qui est naturel, dans un oeuvre qui sera en quelque sorte l’exemplification unique de la règle suivie.

Kant justifie cette thèse à l’aide d’un argument sur lequel tout le monde s’accorde : il n’y a pas de manuel pour devenir un génie, produire des oeuvres géniales (« communiquer à d’autres dans des préceptes, qui les mettraient à même de réaliser des produits semblables »). Ceci pour au moins deux raisons :

-  1) le talent est un don (donné par la nature), la faculté productive est innée
-  2) le génie est par définition original (il ne suit pas de règles, il les donne).

Ainsi un individu peut apprendre à peindre comme tel grand maître, mais son oeuvre ne sera pas dans ce cas originale, et donc géniale. D’où l’idée de l’unicité de l’auteur génial, on dira alors par exemple « seul Diego Velázquez de Silva pouvait peindre Las Meninas », « seul Baudelaire était capable écrire Les Fleurs du Mal », etc, etc. D’où l’organisation de cérémonies, commémorations, expositions, afin que le nom de l’illustre génie illumine les siècles et les siècles.

Kant justifie également cette incapacité du génie à formuler scientifiquement la règle par les limites de la création (« ne sait pas lui-même comment se trouve en lui les idées qui s’y rapportent et il n’est en son pouvoir ni de concevoir à volonté ou suivant un plan telles idées »).

A l’antique notion d’inspiration comme modèle descriptif et explicatif du délire artistique [5], Kant substitue celle de génie entendu dans un sens moderne : il n’y a pas de génies, de bons anges qui nous guident (ou de démon comme pour Socrate) mais des qualités naturelles. Et donc des individus talentueux capables de créer des oeuvres géniales, et des individus non talentueux.

Livre, copie, droit

On a vu que la plupart des idées contemporaines (unicité de l’auteur, valeur du créateur, inégalité du talent, etc.) se trouvent directement dans l’analyse kantienne de la notion de génie [6]. Cette analyse est bien évidemment critiquable, mais il nous semble plus intéressant pour l’instant de restituer une articulation seconde directement en rapport avec la question du droit.

La contrefaçon

En effet, dans un texte un peu moins connu : « De l’illégitimité de la contrefaçon des livres » [7] Kant répond à la polémique qui agite l’époque et précise la relation entre l’éditeur et l’auteur. Et surtout il établit une comparaison entre l’oeuvre d’art et le livre qui en intéressera plus d’un [8], du moins on l’espère :

« Les oeuvres d’art, en tant que choses, peuvent, en revanche, être imitées d’après un exemplaire dont on a légitimement fait l’acquisition ; on peut en faire des moulages, et les copies peuvent circuler publiquement sans qu’il soit besoin du consentement de l’auteur de l’original ou de celui dont il a eu besoin en tant qu’artisan de ses idées.

Un dessin dont quelqu’un a fait l’esquisse ou qu’il a fait graver par un autre, ou fait exécuter en pierre, en métal, ou en plâtre, peut être reproduit, moulé, et mis publiquement en circulation sous cette forme par celui qui achète ces produits ; de même que tout ce que quelqu’un peut effectuer avec sa chose en son nom propre ne requiert pas le consentement d’un autre.

La dactyliothèque de Lippert peut être imitée par tout possesseur qui s’y entend et être exposé pour la vente sans que son inventeur puisse se plaindre qu’on est intervenu dans ses affaires.

Car c’est une oeuvre (opus, et non opera alterius) que quiconque la possède peut aliéner sans même citer le nom de l’auteur, et par suite imiter et utiliser sous son propre nom comme sienne pour la faire circuler publiquement. »

On voit très clairement que Kant défend le droit à la reproduction des oeuvres (dont on a légitimement fait l’acquisition). Cette reproduction des oeuvres d’art ne doit même pas s’embarasser du consentement de l’auteur. On peut donc mouler, graver librement. Ce qui fournit une paternité possible au controversé droit à la copie privée, qui est plus restrictif que celui qu’admet Kant.

L’oeuvre d’art peut donc être imitée afin de la diffuser dans le public. Or le livre est le moyen dont se sert un auteur pour diffuser sa pensée, et l’éditeur pour vendre du papier. On pourrait alors confondre cet artefact qu’est le livre avec une oeuvre d’art, en tant qu’objet produit et indépendant de son auteur, parfois jusqu’à en développer un culte (sous la forme religieuse de texte sacré ou mercantile de l’édition originale).

Après tout, si le but de la reproduction est de faciliter la diffusion et la publicité de l’objet, pourquoi établir une différence entre l’oeuvre d’art et le livre ? Kant va donc opérer une distinction entre l’oeuvre d’art et le livre afin de justifier une différence de régime :

« Mais l’écrit d’un autre est le discours d’une personne (opera) ; et celui qui l’édite ne peut discourir pour le public qu’au nom de cet autre et seulement dire de lui-même que l’auteur a tenu à travers lui (Impensis Bibliopolae) le discours suivant au public. Car c’est une contradiction de tenir, en son nom, un discours qui doit pourtant être, d’après les propres déclarations de l’auteur et conformément à la demande du public, le discours d’un autre.

Donc la raison pour laquelle toutes les oeuvres d’art peuvent être imitées pour être mises publiquement en circulation, mais qui fait que les livres qui ont déjà trouvé leur éditeur ne peuvent pas faire l’objet d’une contrefaçon, tient à ceci : les premières sont des oeuvres (opera), les secondes sont des opérations (operae) mais celles-là sont des choses existant pour elles-mêmes tandis que les seconds n’ont d’existence que dans la personne. Par conséquent, ces derniers reviennent exclusivement à la personne de l’auteur (*) ; et l’auteur a un droit inaliénable (jus personalissimum) de parler toujours lui-même à travers tous les autres, c’est-à-dire que personne n’a le droit d’adresser ce discours au public autrement qu’en son nom (celui d’auteur). »

Cet objet fabriqué qu’est le livre ne prend sens qu’en fonction d’un discours qui renvoie nécessairement à un locuteur (l’auteur) et non à celui qui organise, y compris légalement, la distribution de l’objet livre (l’éditeur).

La note signalée par l’astérisque dans le texte éclaire ce rapport entre l’auteur et l’éditeur, et la nature ambigüe du livre :

« (*) L’auteur et le propriétaire de l’exemplaire peuvent tous deux également dire de bon droit : c’est mon livre ! mais dans dans des sens différents. Le premier considère le livre comme écrit ou comme discours ; le second simplement comme l’instrument muet de la transmission du discours à lui-même ou au public, c’est-à-dire comme exemplaire. Mais ce droit de l’auteur n’est pas un droit sur la chose, à savoir sur l’exemplaire (car le propriétaire peut le brûler sous les yeux de l’auteur), mais un droit inhérent à sa propre personne, le droit d’empêcher qu’un autre ne le laisse pas parler au public sans son consentement, lequel ne peut absolument pas être présumé parce que l’auteur l’a déjà donné en exclusivité à un autre. »

Une clause d’exclusivité qui empêcherait un auteur de parler est bien une aliénation de sa personne, et ce n’est pas parce que l’éditeur réalise une affaire avec l’auteur qu’il peut de ce fait outrepasser la nature même de l’affaire conclue. Seul l’auteur accorde ou non son consentement (Kant se prononce d’ailleurs sur la question de la publication des oeuvres posthumes, dans le sens d’un devoir pour l’éditeur). C’est ici une différence avec le copyright. De même il y aurait contradiction à ce que l’éditeur parle en son nom dans le livre d’un autre, car il n’est pas mandaté pour cela mais bien au contraire pour laisser parler l’auteur. Il n’est donc qu’un intermédiaire dans une affaire dont il a la charge [9].

Le droit d’auteur comme son nom l’indique, est pour Kant le droit « inhérent à sa propre personne » et non un droit qui porte sur un objet (l’exemplaire) [10] . C’est d’ailleurs bien à l’éditeur que revient le droit de propriété sur l’exemplaire (c’est lui qui le produit, il peut donc le brûler si cela lui chante).

Le problème de la contrefaçon pour Kant n’est pas seulement dans l’aspect financier, mais aussi dans l’aspect moral, relevant de la notion de personne. Il y a effectivement un préjudice lorsqu’un contrefacteur édite sans avoir passé de contrat avec l’auteur.

Il lèse tout d’abord le véritable éditeur, c’est-à-dire celui qui a reçu de l’auteur une autorisation et qui organise en tant qu’intermédaire le rapport de l’auteur à son public. D’où, de nos jours, les lancinantes jérémiades de l’industrie culturelle à propos du « piratage » et du « photocopillage », le plus souvent accompagnées de chiffres farfelus, (en ceci qu’à partir d’une estimation du nombre de copies illicites réalisée par ses bons soins, elle en déduit automatiquement un manque à gagner équivalent).

On retrouve alors l’antique notion de plagiaire : celui qui vole les esclaves d’autrui, ou qui achète et vend comme esclave une personne libre [11].

L’auteur sous contrat est jusqu’à preuve du contraire une personne libre, ce sans quoi d’ailleurs il pourrait difficilement y avoir un contrat ; (on ne signe pas de contrat avec un esclave). C’est pourquoi le plagiat va prendre en droit le nom de contrefaçon. Hélène Maurel-Indart dans son site consacré à ce sujet cite un extrait d’un traité de Renouard :

« Le plagiat, vol de mots, prend en droit le nom de contrefaçon. Renouard, dans son Traité des droits d’auteur dans la littérature, les sciences et les arts (1838), précise que : "le plagiat, tout répréhensible qu’il soit, ne tombe pas sous le coup de la loi, il ne motive légalement aucune action judiciaire que s’il devient assez grave pour changer de nom et encourir celui de contrefaçon." »

Exemple

Cette conception du droit d’auteur issue des Lumières (ou Aufklärung pour rester dans le contexte kantien) a déterminé l’élaboration du droit positif (français). Ainsi à titre d’illustration, dans l’affaire qui a opposé Patrick Rödel au président du conseil de surveillance du Monde, Alain Minc, on peut lire dans le jugement du TGI rendu le 28 novembre 2001 (publié par PLPL) :

« Attendu que les griefs articulés par Patrick RÖDEL étant, comme il a été vu, partiellement fondés du fait de la reprise d’éléments protégés, la contrefaçon est constituée ; Attendu que la responsabilité de cette contrefaçon pèse au premier chef sur Alain MINC, qui en tant qu’auteur de l’ouvrage contrefaisant n’ignorant rien de l’œuvre première et des emprunts indûment faits ne peut se prévaloir de sa bonne foi. [...] »

Le motif retenu est bien celui de contrefaçon, une reprise frauduleuse qui édite la parole d’un autre sans son consentement, et dont Alain Minc est responsable en tant qu’auteur du livre qui contrefait (il n’ignore rien de la manoeuvre et signe à la place de). Dans la suite du jugement, le TGI :

« Condamne in solidum Alain MINC et la société Editions GALLIMARD à payer à Patrick RÖDEL la somme de 100.000 F (15.244,90 euros) à titre de dommages et intérêts en réparation de son préjudice moral ; »

L’éditeur est donc lui aussi condamné, au titre d’un préjudice moral, c’est-à-dire le préjudice causé à un individu qui est lésée en tant que personne morale, dans son droit inaliénable qui appartient à sa personne. Le débat sur le droit d’auteur a généralement tendance à se focaliser sur l’enjeu financier, (par exemple du côté de l’édition), en oubliant l’aspect moral, celui de l’auteur.

Cet aspect moral n’a rien de moraliste au mauvais sens du terme, il signifie que chaque individu est l’auteur de ses discours et que personne n’a le droit d’aliéner cette liberté (notamment de parler à la place de sans autorisation). Que cette aliénation, ce plagiat au sens antique (faire d’un homme libre un esclave) s’opère le plus souvent en fonction d’intérêts économiques ne change pas sa nature, y compris quand la victime perçoit de l’argent en réparation.

Conclusion

Nous avons essayé de montrer très brièvement comment la postérité kantienne détermine nos représentation, sans se prononcer sur sa validité. L’axe suivi a été celui d’un éclaircissement de la notion d’auteur, en rapport avec celles de livre et d’oeuvre d’art (et son concept de génie), à partir d’une référence au programme explicitement utopique du CAE.

Il est apparu que la distinction opérée par Kant entre oeuvre et opération se justifie en fonction de la notion de personne morale, à laquelle la liberté de tenir un discours en son nom appartient de plein droit. Ce qui laisse de côté le problème du droit de l’artiste. Sur la notion de Copyleft, et l’élaboration d’une Licence Art Libre sur le modèle de celle des logiciels libres, on pourra consulter le site Artlibre, et sur la question de la validité du modèle : « Le libre pour les publications scientifiques : pertinence et limites d’un modèle commun » de Pierre Mounier.

Ce droit (d’auteur) pris dans le circuit de la marchandise, avant tout marqué par une logique économique, devient de plus en plus problématique, relativement à la question d’une diffusion des connaissances et à la notion d’intérêt général. On pourra lire à ce propos : « Intérêt général et propriété intellectuelle » de Philippe Quéau.

L’enjeu à l’heure du Réseau est bien celui d’une liberté des personnes à publier leur propre parole, à faire valoir leur droit d’auteur, et non, suivant le discours fallacieux de l’industrie culturelle, de restreindre cette liberté (notamment par la surveillance généralisée et la répression), de manière - sinistrement - ironique, au nom d’auteurs qui seraient spoliés par cette même liberté. [12]

 

[1] Francisons un exemple : le cas bien connu de La Fontaine et d’Esope ; cf. Les Sources des Fables

[2] Cf. « Die Frage nach der Technik », conférence prononcée le 18 novembre 1953 à l’école Technique Supérieure de Munich ; traduction française « La question de la technique » par A. Préau, in Essais et conférences, Gallimard, Paris, 1958, p.9-48.

[3] Pour une critique elle aussi contestable, cf. Pierre Bourdieu, « L’ontologie politique de Martin Heidegger », Actes de la recherche en sciences sociales, 1975, n° 5-6, pp. 109-156 (édité sous le même titre aux éditions de Minuit en 1988 dans la collection « le sens commun »)

[4] Traduction de A. Philonenko, Paris, Vrin, 1965

[5] L’enthousiasme est la descente de la divinité qui parle par la bouche du poète inspiré, cf. Platon, Ion, 536c : « Car ce n’est point par l’effet d’un art ni d’une science que tu tiens sur Homère les discours que tu tiens ; c’est en vertu d’une faveur divine [theia moïra] et d’une possession divine. »

[6] C’est pourquoi encore de nos jours on peut se dire nietzschéen et pour le droit d’auteur (sans parler du problème de la falsification des écrits du philologue à moustaches par sa soeur mariée à un antisémite.)

[7] article paru dans la Berlinische Monatsschrift en mai 1785 ; traduction française par Jean-François Poirier et Françoise Proust, in Kant, Vers la paix perpétuel et autres textes, Flammarion, Paris, 1991. Un traduction anglaise en ligne sur hkbu.edu.hk

[8] Pour une présentation de ce problème on pourra consulter : Ce que l’Internet nous a appris sur la vraie nature du livre de Roberto Casati et  : Neuvième leçon : La propriété intellectuelle, par Antoine Compagnon.

[9] En France, code la propriété intellectuelle. article L. 132-1 « Le contrat d’édition est le contrat par lequel l’auteur d’une oeuvre de l’esprit ou ses ayants droit cèdent à des conditions déterminées à une personne appelée éditeur le droit de fabriquer ou de faire fabriquer en nombre des exemplaires de l’oeuvre, à charge pour elle d’en assurer la publication et la diffusion. »

[10] En France, code de la propriété intellectuelle article L121-1 « L’auteur jouit du droit au respect de son nom, de sa qualité et de son oeuvre. Ce droit est attaché à sa personne. Il est perpétuel, inaliénable et imprescriptible. Il est transmissible à cause de mort aux héritiers de l’auteur. L’exercice peut être conféré à un tiers en vertu de dispositions testamentaires. »

[11] Pour un ex-cursus mythologique, cf. Les voleurs de chevaux ou La razzia des vaches de Cooley ( Táin Bó Cúalnge), traduction C-J.Guyonvarc’h, Gallimard, Paris, 1994.

[12] Lire à ce propos chez les Virtualistes la Lettre ouverte aux auteurs

 
 
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> Critiques des réponses d’Escape, Fabien et Jean-Marc
9 septembre 2007, message de AliBaba258
 

L’article comme les réponses ne vont pas au coeur du sujet et sont trop compliqués : ils tiennent de la prouesse intellectuelle et tournent autour de ce qui est vraiment important : la vie intérieure de l’artiste, la liberté d’expression/sentiment/vision de l’artiste, enfin les ressources matérielles venant de son art. Mais j’ai quand même fait l’effort de les lires car ils sont interpellants !

Escape : l’Art n’est pas seulement un objetculturel, mais l’expression d’un intelligence affective ! Jean-Marc : il ne faut pas réduire l’Art à la connaissance. C’est une forme de connaissance, mais aussi d’intelligence affective. Concernant le texte de l’imitation, tout travail mérite salaire, d’autant plus quand il s’agit d’Art ! Même remarque pour Fabien et ce qu’a dit Jefferson.

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> Mythologie du plagiat
9 septembre 2007, message de AliBaba258
 
La définition du génie par Kant est tirée par les cheveux, presque ridicule. Voir la critique sur le net de Barbery sur l’imagination !
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> Mythologie du plagiat
9 septembre 2007, message de AliBaba258
 
Il me semble qu’on confond ici oeuvre de l’esprit avec oeuvre d’art. Dans le deuxième cas, pour qu’il y ait création, il faut dépasser la recombinatoire, ce qui est tout à fait réalisable.
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> Mythologie du plagiat
15 avril 2004, message de Escape
 

Article touffu comme seuls en produisent des irresponsables. Bon, sérieusement, va falloir que j’en fasse plusieurs relectures et que je consulte les sources données, grr...

Néanmoins il me vient une question assez immédiate. Distinguer entre l’oeuvre et l’opération, c’est-à-dire en somme entre quelque chose qui est sans vraiment contenir de parole (un tableau, une statue, une cruche) et quelque chose qui est de l’ordre de la parole (mon bouquin, que personne ne peut énoncer en mon nom, sans mon consentement) --- cette distinction est précisément possible à Kant parce qu’il ne dispose pas d’une notion d’information contemporaine de Turing, Markov ou Kolmogorov (en clair : de l’informatique moderne).

De nos jours, non seulement l’énergie et la matière ne font qu’un, mais on distingue entre la matière-énergie et l’information, la première permettant, par un jeu entropique, d’exprimer la seconde.

Or, prenons un objet culturel qui nous est maintenant familier, un programme d’ordinateur. C’est un fichier, c’est-à-dire une séquence de caractères (ou d’octets, ou de bits, ne finassons pas). C’est donc un objet informationnel. Informationnellement parlant, c’est l’équivalent d’un texte, et d’ailleurs les gens qui programment et ceux qui composent des poèmes en Perl ont vraiment tendance à voir ça comme une sorte de texte.

On peut certes débattre de savoir si c’est réellement un texte au sens sociologique ou sémiotique du terme (communique-t-il quelque chose à quelqu’un ? établit-il une relation entre deux êtres humains ? etc.) D’un point de vue purement ingéniéral, un programme helloworld.c est, tout autant qu’un brulôt de Martin Luther ou qu’une sourate du Coran, quelque chose de l’ordre du texte.

Et cela se voit encore à ceci qu’on peut opérer par manipulations discrètes sur son substrat, lui-même organisé discrètement, et que l’on peut le copier, le modifier, l’augmenter, ou effacer des symboles. Je ne fais même pas mention du caractère unidimensionnel (les linguistes disent "linéaire") de la chaîne de surface.

Donc, reprenons. A l’époque de Kant, il y a d’un côté des statues, avec tout ce qu’elles ont de bien évidemment matériel, continu, et non textuel (nous ne nous intéressons qu’à l’objet et pas au discours dessus ni aux émotions à propos), et d’autre part des libelles, des placards, des parodies, des prognostications, des tractatus, etc., qui sont symboliques, discrets, textuels.

Certes. Mais lorsqu’on dispose d’une technologie qui permet de créer des oeuvres dont le substrat est isomorphe à celui d’un texte (un film Flash par exemple), la distinction ci-dessus ne tend-elle pas à s’abolir ?

Aussi, bien que les raisons sociologiques que Lirrespe lève soient un lièvre réel, je pense qu’il se pose un réel problème de "nosologie" voire même d’ontologie pour savoir où caser précisément certaines oeuvres hybrides qui sont intermédiaires entre le programme et le texte, ou entre l’objet et le programme. Que des intérêts économiques puissants profitent du merdier résultant pour tirer la couverture à eux ne diminue pas ce problème de fond et la nécessité de l’aborder avec soin et clarté.

 
Répondre
le livre est un instrument muet, Lirresponsable, 15 avril 2004

Salut,

La distinction opera/operae est en effet discutable ; Kant écrit dans une note à l’article cité :

« *Un livre est l’instrument de la transmission d’un discours au public, pas seulement de pensées ; comme par exemple, l’est une peinture qui est la représentation symbolique de quelque idée ou événement. L’essentiel est ici que c’est non pas une chose qui est transmise mais une opera, à savoir un discours et cela littéralement. En le nommant instrument muet, je le distingue de ce qui transmet le discours par un son, comme par exemple un porte-voix, et même la bouche d’autrui. » (VIII, 81)

Le livre n’est donc qu’un objet (muet) résultant d’une affaire entre celui qui fabrique et l’auteur qui s’adresse au public. En termes modernes, c’est un médium, un canal de diffusion d’une information ou d’une communication. La référence à la notion de personne est toujours active y compris dans ce qui n’a pas de parole, par exemple de nos jours dans le droit à l’image (je ne peux pas filmer et diffuser au public des images de personnes sans leur autorisation).

Pour le programme informatique, la GNU GPL mentionne les auteurs et les conditions de diffusion qu’ils ont choisies : « Copyright © Machin et bidule. Ce programme est un logiciel libre ; vous pouvez le redistribuer et/ou le modifier conformément aux dispositions de la Licence Publique Générale GNU, etc. ». Pour restituer l’analogie et moderniser le problème de la contrefaçon : le propriétaire d’un serveur qui distribue (offre au download) un logiciel placé par son auteur sous la GNU GPL ne peut pas changer les conditions, en imposant des modifications au logiciel qui iraient contre la volonté de l’auteur (par exemple en faire un logiciel propriétaire, avec exclusivité de diffusion). Tout comme le propriétaire d’un serveur qui distribue des logiciels sous copyright sans autorisation peut être attaqué pour contrefaçon.

Il s’agit davantage d’une question de droit que de substrat (matériel, analogique, numérique, etc.) qui ici n’est pas déterminante. Et c’est bien l’auteur qui rend public son discours/texte/programme et donne son accord pour les modifications et la diffusion (pour les textes, cf.creative commons)

Et bien entendu, il est plus facile d’organiser le piratage de DVD (de réaliser des copies illicites) que de distribuer à grande échelle des moulages des oeuvres de Rodin.

L’arnaque de l’industrie culturelle est de parer du nom d’auteur ce qui n’est que l’organisation d’une diffusion pour laquelle elle est certes mandatée (jusque quand ?), en partie d’ailleurs parce qu’elle contrôle presque toute la production et la diffusion, et s’institue en pôle de nuisance (lobby, juridisme).

Il s’agit d’une défense catégorielle, celle d’un l’intermédiaire tout puissant, rôle dont on peut faire l’économie grâce à la technologie quand l’objectif principal de l’auteur est la diffusion publique d’une oeuvre/discours/texte et non le profit résultant de la vente de marchandises. (On développe cela dans Le Blues du businessman).

a+

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> Mythologie du plagiat, AliBaba258, 9 septembre 2007
L’art n’est pas seulement un objet culturel !
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> Mythologie du plagiat
8 janvier 2004, message de Fabien
 

la définition et la protection de la propriété intellectuelle n’ont pas toujours été celles d’aujourd’hui. Thomas Jefferson écrivait sur les considérations philosophiques :

"si la nature a fait une chose moins susceptible que les autres à la propriété exclusive, c’est ce résultat du pouvoir de la pensée qu’on appelle une idée, qu’un individu peut posséder de façon exclusive tant qu’il la garde pour lui-même ; mais dès l’instant où elle est dévoilée, elle devient la possession de tous, et celui qui la reçoit ne peut pas s’en déposséder. sa propriété étrange, aussi, est que personne ne possède moins du fait que tous les autres possèdent plus. celui qui reçoit une idée de moi, reçoit lui-même un savoir sans diminuer le mien ; comme celui qui allume sa bougie à la mienne, reçoit la lumière sans m’en priver moi-même. que les idées se propagent librement d’un individu à un autre sur le globe, pour l’instruction morale et mutuelle de l’homme, et l’amélioration de sa condition, voilà ce que la nature semble avoir conçu de façon particulière et bienveillante, quand elle les a faites libres, comme le feu, extensibles à tout l’espace sans diminuer leur densité en aucun point, et comme l’air dans lequel nous respirons, bougeons et nous situons physiquement, incapables d’être limitées ou appropriées de façon exclusive. les inventions ne peuvent donc pas, par nature, être sujettes à la propriété."

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> Mythologie du plagiat, AliBaba258, 9 septembre 2007
C’est bien écrit, mais c’est évidemment faux ! L’artiste a déjà si peu de droits ! Et tout travail mérite salaire, surtout lorqu’il s’agit d’Art.
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>Une autre direction....encore
19 août 2003, message de jean-marc
 

l’artiste, le génie et son propriétaire :

La question du plagiat, de l’hypertexte est posée par le cae (critical art ensemble qui ne peut définir ses propres règles que par ses références à différents mouvements d’avant garde et de critique se plaçant lui-même sur ce terrain comme une sorte d’auto-référence ou boucle) parce que les frontières sont de plus en plus troubles entre une création artistique au sens que tu rattaches à Kant et une création de plus en plus liée à la raison marchande. Par exemple, les poèmes partitions de Bernard Heidsieck rentrent dans la catégorie de la création de génie, tandis que le dernier tube à la mode, lui, rentre dans la catégorie de la production commerciale honnête sans être géniale dans un sens absolu ; ce qui n’empêche pas que certains produits commerciaux se révèlent, par la suite, avec le temps, une oeuvre de génie de même que les poèmes partitions pourront être perçus comme une simple oeuvre honnête à l’image de leur temps.

Le problème vient de la définition proposée : « le génie est donc, pour kant et tout un chacun, celui qui possède une faculté innée, un don naturel ou talent, qui se traduit par la production d’oeuvres originales, c’est à dire des oeuvres radicalement nouvelles et exemplaires sans que ce dernier soit capable d’expliquer ce qu’il a réalisé. »

Comme tu le soulignes la question est de savoir si il est possible de créer une oeuvre entièrement originale (un mal sans précédent au coeur de notre époque) ou si l’oeuvre ne recombine pas, en fin de compte, des éléments préexistants qui délivrerait un nouveau sens (thèse du cae certes, mais aussi amer constat de toutes ces oeuvres soit disant originales qui finissent, toutes, par recombiner des idées préexistantes et donc débouche, inévitablement, sur la question de l’appartenance de l’oeuvre : chacun voyant dans l’oeuvre de l’autre une partie de sa propre oeuvre).

L’imbroglio est bien sur ce point, heureusement que la loi du 11 mars 1957 vient au secours de ce problème et règle juridiquement la question en posant deux distinctions claires : l’idée et son expression. Est protégé d’une part l’idée qui, de ce fait, ne peut appartenir à quiconque et d’autre part son expression qui devient la faculté créatrice, originale voire ordinale de l’auteur. Et c’est certainement cela qui a fait le plus de mal à la création plongeant les auteurs dans les méandres psychologiques et torturés d’une expression originale favorisant l’apparition de la tractation marchande : une bonne oeuvre est celle qui se vend le plus et plus, subtilement, celle aussi qui ne se vend pas forcément le plus mais qui dispose d’une bonne réputation dans les milieux ad hoc.

L’enjeu de la création actuel est bien éloigné de la tentative de la définition de Kant et s’applique seule à quelques exceptions qui viennent confirmer la définition de Kant. Ce qui permet aux puristes de dire qu’il y a encore des oeuvres de création de génie aujourd’hui et pour peu que ce génie trouve un éditeur qui lui fabriquera un paquetage de son oeuvre au design achevé, le tour est joué. Là aussi l’exemplarité peut être mise en difficulté tant les rouages sont bien huilés et chacun sait comment un objet peut être vendu suivant à qui il s’adresse surtout s’il est estampillé underground, culte ou ex (ayant appartenu à).

« Le génie produit ses propres règles. » Les règles qui sont produites ne le sont plus par l’artiste de génie mais par l’environnement auquel il participe. Et aujourd’hui le véritable génie, c’est l’éditeur, ce génial éditeur, souvent le petit ou le moyen, qui a su découvrir l’artiste rare, le tirer de sa gangue expressive pour en faire un homme de qualité, d’exception ; autrement dit : se faire reconnaître, là aussi un autre méandre psychologique, véritable torture, qui en plonge plus d’un dans le désarroi mais laissons cela dans le secret des cabinets analytiques. La transformation est subtile et tout à l’honneur de l’éditeur. Cette faculté est poussée à l’extrême dans les médias de transmission contemporains où il est de bon ton d’être à la fois animateur et producteur de sa propre oeuvre. Ce qui l’est plus rare chez l’artiste, il est artiste et ne peut plus être le produit de son propre art afin de réaliser, à juste titre, ses propres règles. Confusion parmi la confusion.

Comme le dit le poète Serge Pey : « Dans un pays où on crucifie dieu, ce n’est pas dieu qui est libre mais la torture. »

L’art et l’idée séparés de la connaissance.

« En fait le problème est de savoir si l’on peut appliquer le terme ’idée’ dans le cas de l’artiste et si l’art a un rapport quelconque avec la connaissance. » En voilà une de question !!

Pour répondre à cela il faudrait définir avec clarté le terme idée, définir le terme d’artiste et de connaissance, ce qui n’est pas une mince affaire. J’avoue que jusqu’à présent je n’avais jamais réellement séparé les trois et ils me semblaient provenir de la même source : création. Toute création apporte une connaissance puisqu’elle sépare une chose d’une autre et c’est dans cette idée (sic !) que j’entends le mot état, un changement dynamique un peu comme une réaction chimique qui transforme un matériau d’un état liquide vers un état gazeux par exemple non pas comme « état (mental) déterminé par une manière de comprendre (psychologisme). »

Il est évident que l’art à un rapport avec la connaissance, l’art ne se construit pas d’une pure manière émotive (subjective où le sujet ressent quelque chose, une douleur, une joie, et doit exprimer cette chose selon des modalités artistiques au contenu flou, ça c’est la définition mercantile de l’art et l’on voit beaucoup se tromper sur ce sujet : ah je ressens quelque chose donc je le traduis en art ; non ça c’est se méconnaître soi-même).

Par la combinaison d’un espace dans un autre, la clôture, le champ déterminent le sens de l’appropriation par la création d’une séparation dans l’espace ou géométriquement parlant : d’une figure dans un plan. La figure se distingue du plan par sa forme qui fait apparaître le plan en retour non pas uniquement la figure, le tracé. Le plan apparaît en même temps que la figure. Aujourd’hui l’art fait apparaître le plan, la carte de notre monde (il faut entendre plan dans ces deux sens : limite spatiale mais aussi détermination d’un but).

L’ouvrage de Kandinsky, point et ligne sur plan, tente de retrouver ce « savoir » contenu dans les oeuvres artistiques et pourquoi le point, la ligne et le plan sont disposés d’une manière si particulière et précise formant l’expression artistique.

En mon sens ce sont ces observations de changements d’états dynamiques qui ont apporté le sens, la connaissance et, en conséquence, la création. Il reste des résidus de cette perception primitive de la connaissance à travers nos folklores ou notre vie quotidienne. Avec la canicule de ces derniers jours, est vite arrivée cette idée qu’il y avait là quelque chose d’anormal, que la terre indiquait quelque chose à l’homme comme le dit mon vieux voisin. Notre esprit rationnel actuel refuse ce genre de perception parce que liée à un forme d’ignorance sur nous-mêmes mais c’est plutôt le contraire qui se passe, c’est par le biais de ces changements d’états physiques et naturels que l’homme a été amené à réfléchir sur son monde en retour. De nombreuses cosmologies anciennes sont nées à partir de ces observations. Et l’homme n’a jamais cessé d’améliorer l’objet de ses observations pour aboutir à des conclusions plus fines, d’où mon raccourci entre Dieu et le big bang qui restent, selon moi, les deux points culminants de la compréhension de l’homme et de son univers. Ils reposent fondamentalement sur les mêmes idées excepté que la première explication reste plus de l’ordre de l’intuition que de la preuve scientifique selon nos critères actuels.

L’art utilise des moyens expressifs différents parce que notre langage est très restreint par rapport au spectre des expressions possibles et, par sa faculté de séparation, il reproduit les conditions d’un changement d’état dynamique. C’est ce que Kant soutient à travers sa définition du génie artistique qui ne peut être que séparé du monde, créant ses propres oeuvres originales obéissant à des règles autonomes difficilement explicables : condition idéale pour garder le mystère.

Restons un moment sur ce paradoxe : l’artiste s’exprime avec art mais ne peut dire ce qu’il fait. L’art contient en lui-même les prémisses de la révélation et du mystère d’un langage particulier. Certes, comme tu le dis, nous utilisons un alphabet fini qui, grâce à de multiples combinaisons, devient quasi infini, illusion que l’être humain vénère. Ce dernier est composé par deux sons fondamentaux : l’explosion et le souffle, respectivement consonne et voyelle (voir la définition de Grévisse dans son fameux « Bon usage »), ensuite par la combinaison de ces deux sons et comment ils seront placés lors de la phonation (gorge, palais, nez, langue) accompagnés par la modulation (intonation, chuchotement, sifflements, criés, mouillés), par l’émotion (joie, colère, peur, amour) par l’environnement (relations intimes, parentales, de travail, d’enseignement, sociales, touristiques) incluant les différences linguistiques (niveaux de langages soutenu, courant, argotique, régional, adaptation par rapport à une langue maternelle étrangère) ; de toutes ces combinaisons nous avons l’impression d’une infinité qui n’est que la démonstration de la pauvreté de la constitution de notre système de connaissance basique alors que nous avons développé au fil des siècles un spectre beaucoup plus large correspondant mieux à nos facultés et l’art rentre dans cette catégorie parce que le langage que nous utilisons est si étroit, si fermé qu’il nous oblige et nous dirige indirectement vers de nouvelles modalités expressives qui semblent nous échapper parce que, justement, elles ne peuvent pas rentrer dans le langage d’où ce fait que l’artiste, selon Kant, ait du mal a exprimer clairement ce qu’il produit.

L’art se construit à partir d’idées concrètes, il n’utilise pas les mêmes modalités d’expression que les idées dans le domaine classique de la pensée et c’est ce qui nous déroute. En même temps c’est ce qui trahit l’art car, du même coup, se tromper sur la modalité de l’expression artistique est tout aussi évident puisque les modalités expressives ne sont plus les mêmes et chacun y puise son oeuvre d’artiste qui, bien souvent, ressort, là, oui, d’un changement d’état psychologique déterminé par une modification de la compréhension (Cette fonction de l’art, comme moyen d’exprimer un changement d’état psychologique est utilisé dans certains milieux thérapeutiques).

« Donc les idées changent bien avec notre compréhension. » Ce ne sont pas les idées qui changent avec notre compréhension mais notre manière d’approcher ces idées qui modifient, en retour, notre compréhension sur nous-mêmes et sur notre environnement. Et, je me répète encore, c’est de ces observations, de ces différences de comportement, ou changements d’états que nous en arrivons à réfléchir sur nous-mêmes et notre comportement. De même que l’objet d’art nous pousse hors de nous-mêmes, nous sépare de notre quotidienneté pour nous faire réfléchir, en retour, sur ce que nous faisons et, peut-être, prendre conscience par la suite. Et, bien souvent, c’est cette prise de conscience que nous appelons connaître dont nous gardons l’impression essentielle en nous sous forme d’idée (sorte de stockage mnémotechnique).

De l’imitation

Je finirai avec un renvoi, en écho au discours d’aujourd’hui, sur la notion d’imitation et rappelle qu’il y a quelques siècles de cela une polémique s’installa autour de cette question : faut-il imiter le style de Ciceron, pour la prose, et celui de Virgile, pour la poésie, ou, faut-il, créer son propre style tout en s’inspirant des grands écrivains ? A cette époque on parlait plus de style et moins de plagiat, la technique du recombinatoire était une chose acquise en ce sens qu’imiter un style ou parvenir à une certaine qualité d’expression donnait une certaine aura. Après tout, si Ciceron et Virgile, représentaient une forme d’acmé du style, eux-mêmes puisèrent leurs sources chez leurs ancêtres. On ne se battait pas pour de vulgaires bouts de phrases construites autour de la possession de telle ou telle phrase, concept ou idée ; si, de nos jours, il y a bataille, qu’on le veuille ou non et quelque ressentiment qu’il puisse en découler, la raison en est reliée à la marchandisation extrême de la raison, au désir d’avoir possession d’une idée, d’une phrase, d’un texte et d’exiger, en retour, un prix à payer en échange de l’utilisation de ce bout de connaissance, l’excellence n’est plus dans le connaître mais dans le « combien cela rapporte ». A lire : de l’imitation, échange épistolaire entre Jean-François Pic de la Mirandole (le neveu du célèbre Jean Pic de la Mirandole, à ne pas confondre donc) et Pietro Bembo. Lire aussi, de l’imitation de Guilio Camillo Delminio répondant au célèbre pamphlet d’Erasme, le cicéronien.

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Imiter est une tendance naturelle, Lirresponsable, 22 août 2003

Je ne crois pas que l’opposition se situe entre production mercantile et production de génie ; génie = production non commerciale.(Kant opère une distinction voisine : l’art est libéral, le métier mercenaire, cf. §43).

La séparation récente, par exemple en cinéma (prenons un art jeune !), entre cinéma d’auteur et cinéma commercial est avant tout idéologique.

Il s’agit d’investir a priori une oeuvre d’un certain nombre de propriétés jugées laudatives par la classe qui les attribue et qui consomme ce type d’oeuvres. Premièrement, le présupposé est : on a affaire à une oeuvre d’art, pas un produit (y compris culturel),donc à de l’irréductible et à de la création singulière, unique d’un Auteur qui nous donne, (sympa non ?) sa vision.

Manoeuvre qui vise à justifier un système de production (aux mains de cette même classe...), ce qui donne lieu à des classifications médiatiques (auxquelles, c’est la thèse, ce type d’oeuvre se résout). En gros, du réalisme socialiste pour les classes dirigeantes, de l’Art Officiel.

Ainsi par exemple, histoire de se faire des amis, un film de C.Breillat n’est pas (a) « une grosse daube (boudée justement par le public) », (b) « un type de produit calibré pour le public de l’avance sur recette qui veut de la fesse, mais cultureuse quand même pour l’alibi », mais : (c) « Romance fait partie des films d’auteur qui dérangent. Ceci explique déjà la réputation sulfureuse de ce film avant même sa sortie [etc.] ».

(a) est un jugement esthétique, (b) une discussion de producteurs (c) le dossier de presse photocopié. De plus (c) s’articule avec les jugements implicites suivants : (c’) « il est normal que le public populaire composé d’abrutis préfèrent les films de kung fu (ou Belmondo sans ses yorkshires) », et (c’’) : « il est normal que l’on préserve les génies en leur donnant la possibilité économique de tourner leurs chefs d’oeuvres, protégés du goût inculte des masses (public qui cotisera donc néanmoins en payant son billet pour Shoalin socker) ».

D’autre part la commercialisation d’une oeuvre ne lui retire pas son caractère génial ou plus généralement ses qualités. Par exemple, le fait que l’on trouve l’Odyssée en livre de poche à Carrefour (salut à tous les commerciaux qui nous lisent ;)) ne retire pas sa qualité littéraire à l’Odyssée. (limite de la thèse conventionnaliste).

De manière historique, on peut d’ailleurs interpréter les différentes formes d’art (et les oeuvres) en fonction d’un marché et du goût propre à une classe sociale (lorsque art et religion sont séparés). Pour une forme contemporaine, Bourdieu dans Un art moyen analyse la photo :)

Partons donc de l’opinion commune et de l’état de fait : Art profane = entertainment, allez hop ! Et une définition institutionnelle : une oeuvre d’art est tout ce qu’une personne autorisée à conférer le statut d’oeuvre d’art dit être une oeuvre d’art.

Pour répondre à cela il faudrait définir avec clarté le terme idée, définir le terme d’artiste et de connaissance, ce qui n’est pas une mince affaire.

Avec Kant, c’est réglé :) l’oeuvre d’art ne participe pas à la connaissance  ! Le jugement esthétique ne porte pas sur la signification qu’exprimerait l’oeuvre d’art, mais sur la relation entre le sujet et son idée (représentation), rapportée à sa faculté de plaisir.

Plus sérieusement, tu dis vrai ami, ce n’est pas une mince affaire, car il faut se demander ce qu’est une oeuvre d’art (ontologie), ou quand y a-t-il oeuvre d’art, unité de l’oeuvre (originale/copie/réplique, exécution/partition pour la musique), unité des arts (architecture, peinture, musique, danse, etc.), fait/fiction, signification, Intention/expression, etc. Le gros chantier d’une théorie symbolique appliquée aux oeuvres d’art, i.e. une description du fonctionnement esthétique et logique de ce type d’artefact en dehors des questions de valeur (voir par exemple N.Goodman, Langages de l’art).

L’ouvrage de Kandinsky, point et ligne sur plan, tente de retrouver ce « savoir » contenu dans les oeuvres artistiques et pourquoi le point, la ligne et le plan sont disposés d’une manière si particulière et précise formant l’expression artistique.

Le but de Kandinsky est semble-t-il de reprendre le projet d’une "géométrie sacrée", c’est-à-dire qu’il assigne à l’art (abstrait) une fonction spirituel et prophétique : la manifestation du divin. Il le fait dans le vieux clivage matérialisme/spiritualisme de la fin du XIXè.

Donc non plus à partir de la manifestation du monde (ce serait figuratif), ou de symboles déjà constitués (ce serait extérieur), mais d’une forme élémentaire : le point, à partir de l’intérieur (l’esprit). Il y a sans doute également un vieux motif hégélien (l’Esprit qui investit le sensible).

(Le dessin géométrique comme artefact de méditation, c’est un vieux truc, chez les bouddhistes, il y a le mandala. Et une fois qu’il est fini, on ne l’expose pas à Pompidou, on l’efface.)

D’ailleurs le beau kantien est dans un certain sens ce vers quoi tend Kandinsky, puisque Kant sépare au §16 beauté adhérente (pulchritudo adhaerens ), qui présuppose un concept de l’objet et constitue alors un jugement de perfection (par ex. c’est un beau cheval), et beauté libre (pulchritudo vaga), par exemple les rinceaux pour les encadrements, les coquillages marins qui ne représentent rien dont j’aurais le concept. Plaisir pur des formes naturelles, et de mes facultés qui jouent librement (signe d’un accord et d’une communicabilité universelle).

On pourrait également se servir du critère kantien pour le jugement de goût pur, à propos de la danse et distinguer entre la danse adhérente qui vise l’agréable (striptease), et la beauté libre (des corps androgynes destructurés qui bougent pendant trois heures dans une lumière blafarde sur une musique aléatoire de samples d’usine). :))

Toute création apporte une connaissance puisqu’elle sépare une chose d’une autre

Une passoire sépare les coquillettes de l’eau de cuisson, et il y a bien changement d’état entre une pâte crue et une pâte cuite (texture et goût différent). Mais quelle connaissance ? Faut-il rendre un culte à l’inventeur de la passoire ?

Bon ok, si je me balade dans la rue avec ma passoire et ses coquillettes en clamant "Eureka, Eureka !", on va me regarder bizarrement. Avec compassion si je dis "en plongeant quelques minutes dans l’eau bouillante des coquillettes, le saviez-vous les amis, elles changent !". Il y a bien connaissance du temps de cuisson des coquillettes, mais bon...

Mais attends ! Ce n’est pas tout ! J’ajoute une noix de beurre et de l’estragon, et même quelques lamelles de saumon fumé et je dis : "prosternez-vous mortels ! Je suis l’inventeur, le génial créateur des coquillettes au saumon, ou plutôt de Délice coudé du Val des saumons, (et là, la foule fait "Ohhhhhhhh")".

Je ne choisis pas uniquement la cuisine et la passoire pour l’amusement, mais en référence au cadre platonicien, (i.e. la cuisine est une routine), avec en ligne de mire la vilaine mimésis (l’art est une imitation de la réalité à trois degrés).

Après, on peut imaginer non plus un restaurant mais une galerie d’art, avec un dispositif où le public participe ; par exemple un décor de restaurant où l’on consulte les plats et où l’on mange les menus. Subtile inversion (tm) qui interroge l’exemplification, ou l’instanciation : il n’existe que des plats aux coquillettes particuliers et le menu n’est qu’une abréviation conventionnelle faite de signes abstraits (contre le platonisme). Il importe que les sujets humains expérimentent le goût de la spiritualité factice des arrières mondes dont nous représentons ici la cuisine ! Un maître d’hotel, déguisé en pingouin, déclamerait : "et bien goûtez donc l’Idée de coquillettes au saumon !".

Enfin on peut imaginer le compte rendu dans une revue spécialisée qui dirait à propos de la performance (et plus de 70 ans après Dada) : « Délice coudé du Val des saumons est une oeuvre complexe/ambigüe/dérangeante qui a fait sensation la semaine dernière, il s’agit pour l’artiste d’interroger la clôture du langage, faux infini en acte de notre incomplétude sémantique, le champ des signes détermine faussement le sens de l’appropriation ordinaire par une séparation de l’instanciation immanente dans l’espace fractal de la description et de l’artefact culinaire auquel elle réfère, critique matérielle sans concession du dispositif restauratif de la double apophantique formelle de l’Art et de son modèle sociétal de Consommation, etc. etc. »

C’est-à-dire ici le recyclage de vieux problèmes ontologiques et sémantiques (déjà présents dans l’Antiquité) avec un vocabulaire plus ou moins adéquat mais surtout très jargoneux. Ok, on peut dire que cela fait réflechir les spectateurs, mais quelle connaissance ? Et même cette inscription sensible (faire l’expérience que le menu n’est pas le plat en mastiquant du carton) ne devient intelligible qu’une fois formalisée (i.e. prise dans une forme langagière).

C’est pourquoi, il me semble plus approprié pour réflechir sur la nature du langage d’utiliser un livre et de le lire (par exemple Le Cours de Linguistique Générale). Ce qui ne veut pas dire que les oeuvres d’art n’ont pas un mode de fonctionnement symbolique, et qu’elles sont toutes absurdes (privées de significations internes, uniquement des simulacres sociaux).

Et si j’ai réellement quelque chose à exprimer relevant de la connaissance (au sens fort), j’écris un traité théorique. Ce que fait d’ailleurs Kandinsky, et je partage, avec une extension plus grande, ce qu’il écrit (à propos de l’art pour l’art) dans Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier :

« L’artiste recherche le salaire de son habilité, de sa puissance inventive et de sa sensibilité sous forme matérielle. Son but devient de satisfaire son ambition et sa cupidité. Au lieu d’une collaboration approfondie, c’est une concurrence pour la conquête des biens que l’on voit naître entre artistes. On se plaint de cette concurrence excessive et de la surproduction. La haine, la partialité, les coteries, l’envie et les intrigues viennent en conséquence de cet art matérialiste détourné de son véritable but »

L’art utilise des moyens expressifs différents parce que notre langage est très restreint par rapport au spectre des expressions possibles et, par sa faculté de séparation, il reproduit les conditions d’un changement d’état dynamique.

Quelle expression ? Expression de quoi ? Quel changement ? On peut aussi se demander ce qu’il reste de certaines oeuvres une fois que l’on a supprimé la glose hypertrophiée qui les accompagne (sorte de notice d’application qui autorise un "changement d’état dynamique" et permet en tout cas de mettre un terme à l’état de stupeur du spectateur qui demeure interdit).

Mais c’est une vraie question : quels sont les états mentaux des visiteurs au Louvre ? Quel changement dynamique et cognitif ? Les gardiens, ce n’est pas très difficile à deviner (nous aussi, placés dans les mêmes conditions, on irait draguer les touristes et on raconterait des conneries à mimile dans le talkie), du moins on sait pourquoi ils sont là, mais les spectateurs ?

C’est ce que Kant soutient à travers sa définition du génie artistique qui ne peut être que séparé du monde, créant ses propres oeuvres originales obéissant à des règles autonomes difficilement explicables : condition idéale pour garder le mystère.

C’est plus une limitation interne de sa théorie, si le génie est capable de formaliser sa règle (sur le modèle rationnel de la science), ce n’est plus de l’art. Or le terme "génie" s’applique uniquement aux beaux arts (conception nécessitariste de la science).

Certes, comme tu le dis, nous utilisons un alphabet fini qui, grâce à de multiples combinaisons, devient quasi infini, illusion que l’être humain vénère.

Ce n’est pas une illusion ! Essaie d’écrire Tout ce qui sera écrit ou Tout ce qui peut être écrit ! :)) En sachant même, que tu ne limites pas au dictionnaire mais que tu peux former de nouveaux mots et de nouvelles expressions (caractère ouvert du langage).

En fait, l’idée que l’Art nous affranchit des limites ordinaires du langage (nous pousse hors de nous-mêmes), et nous révèle des choses supérieures et inaccessibles autrement (y compris par la science), d’une part cela confine assez vite au mysticisme (i.e. pratiquement au silence devant la gravité de l’Oeuvre) comme terme du tournant spiritualiste ou théologique, d’autre part cela reste toujours tributaire d’une reformulation langagière qui explicite ce mouvement, afin qu’il soit bien (re)connu. (le plus souvent, en France, sous la forme d’une herméneutique philosophante indigeste, sorte de para-gnose : "voilà la signification cachée de l’oeuvre").

Une prise de conscience ne suffit pas à connaître (c’est le début, tout comme la philosophie commence par l’étonnement). Par exemple, je peux très bien avoir conscience qu’on me tape sur l’épaule (avoir une perception correcte) sans être capable de déterminer l’intention de la personne qui me tape, ni la signification de son acte : elle voulait s’arrêter devant une vitrine pour me montrer les chaussures qui lui font envie, retirer le perroquet qui s’était perché là (cas moins probable), exprimer un mécontentement devant mon étude anthropologique appuyée des piercings aux nombrils des jeunes filles, etc.

Historiquement, le statut de super-métaphysicien attribué à l’artiste correspond à la fin annoncée de la métaphysique, on peut l’appeler son contre-coup émotif...Puis lui succédant, la vulgate existentielle (la musique de machin a changé ma vie).

Le cadre kantien n’est sans doute pas valide, surtout dans sa séparation esthétique / connaissance. Les émotions (esthétiques) peuvent être rationnelles et cognitives, d’ailleurs la connaissance s’accompagne d’émotions et de plaisir (la compréhension).

On pourrait distinguer suivant les types de plaisir, et le plaisir intellectuel s’applique bien évidemment à certaines oeuvres (plaisir de la compréhension et plaisir de la représentation). Par exemple, une scène comique ou tragique de théâtre suppose bien une compréhension (du langage, de la situation, etc.), on n’est pas dans le pur affect et il est rationnel d’être triste quand il arrive des malheurs au gentil héros.

D’avoir peur quand le maniaque avec sa tronçonneuse s’invite dans le salon de gentils étudiants. Puis de rire à la même scène car il s’agit d’un code formel qui doit être reconnu comme loi du genre (compréhension du type d’oeuvre et de ses codes, jeu sur les clichés), à plusieurs (forme sociale partagée d’une culture spécifique).

Plaisir de l’épopée, lorsque les armées de Saroumane attaquent le gouffre d’Helm.

(cf. Aristote, dans sa réhabilitation de l’imitation (Poétique, IV) pour le plaisir propre de l’image, qui suppose la compréhension du statut fictif.)

A cette époque on parlait plus de style et moins de plagiat, la technique du recombinatoire était une chose acquise en ce sens qu’imiter un style ou parvenir à une certaine qualité d’expression donnait une certaine aura.

Ah, il y a plus tard cette vieille histoire de plagiat à propos de Platon au III siècle après JC (voir L. Brisson, « les accusations de plagiat lancées contre Platon », in. Contre Platon 1, Paris, Vrin, 1993).

Cela donnait de l’aura (et du mana ;)) parce qu’il y avait des modèles d’excellence à imiter. Modèle lié à la vertu (objectivité du bien) et non à la personne particulière. Bon, il y a également le phénomène social des écoles (maître et disciples).

On ne se battait pas pour de vulgaires bouts de phrases construites autour de la possession de telle ou telle phrase, concept ou idée

A relativiser, le combat n’était certes pas économique mais la question de la paternité était importante, comme chez les Latins :

« [1,62] Jadis, quand on voyait les hommes traîner une vie rampante sous le faix honteux de la superstition, et que la tête du monstre leur apparaissant à la cime des nues, les accablait de son regard épouvantable, un Grec, un simple mortel osa enfin lever les yeux, osa enfin lui résister en face. Rien ne l’arrête, ni la renommée des dieux, ni la foudre, ni les menaces du ciel qui gronde ; [1,70] loin d’ébranler son courage, les obstacles l’irritent, et il n’en est que plus ardent à rompre les barrières étroites de la nature. Aussi en vient-il à bout par son infatigable génie : il s’élance loin des bornes enflammées du monde, il parcourt l’infini sur les ailes de la pensée, il triomphe, et revient nous apprendre ce qui peut ou ne peut pas naître, et d’où vient que la puissance des corps est bornée et qu’il y a pour tous un terme infranchissable. La superstition fut donc abattue et foulée aux pieds à son tour, et sa défaite nous égala aux dieux. »

Lucrèce, De la nature des choses

la raison en est reliée à la marchandisation extrême de la raison, au désir d’avoir possession d’une idée, d’une phrase, d’un texte et d’exiger, en retour, un prix à payer en échange de l’utilisation de ce bout de connaissance,

Oui, c’est ce qu’on appelle le capitalisme cognitif, il me semble ;) cf. Le capitalisme cognitif : du déjà vu ?

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> Imiter est une tendance naturelle, Tiresias, 24 août 2003

Tu fais bien de souligner l’importance de la paternité, insuffisamment évoquée sur uzine, et de citer le de natura de la mère Borgia, bien que l’appeler par son petit nom me semble un peu cavalier.

Ceci dit, n’y a-t-il pas dans cet échange quelque circularité, et l’animal du démon ne se mord-il pas la queue ? A moinsse que l’on ne retourne finalement dans les 50 (remember Cobra et alii).

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lu-pa-nar, Lirresponsable, 24 août 2003

Ceci dit, n’y a-t-il pas dans cet échange quelque circularité, et l’animal du démon ne se mord-il pas la queue ?

C’est le symbole même du monde ! Nous n’y échapperons pas ; en vérité je te le dis : bien peu seront sauvés !

A moinsse que l’on ne retourne finalement dans les 50 (remember Cobra et alii).

Sûrement, puisque sur un plan formel, la technique du détournement (des lettristes et situs) est déjà intégrée dans la norme médiatique (par ex. Le message à caractère informatif de canal+, ou vidéogag de TF1, sans parler des bidonnages des JT).

Mais il ne faut pas oublier les problématiques qui donnent sens aux productions, parce que les Pompes funèbres s’empressent de mettre sous verre et alarme ces dernières dans leurs mausolées : le dogme de la gratuité (tm), l’art populaire, art & révolution (praxis).

Puisque tu aimes le terme, si l’on regarde Dada, on retrouve of course Lautréamont qui disait :

« Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste. » (Poésies, II, 1870)

Citation qui sera naturellement reprise par Mustapha Khayati dans Les mots captifs, Préface à un dictionnaire situationniste, 1966.

On reste cependant toujours dans la mythologie :) le grand récit qui légitime, la filiation honorifique, la théogonie (généalogie des divinités-concepts) qui est bien entendu théomachie, avec affrontement final, etc. Mais c’est le rôle des poètes...

Sur la question, que tu évoques sans doute par le deuxième nom de serpent, des émotions et de la représentation picturale avec explosion de couleurs, faut-il, contre le formalisme géométrique, prendre pour modèle les dessins d’enfants, de schizophrènes, ou l’art pariétal ?

Je ne sais pas...Calliclès dirait : Tu sais, Tirésias, quand je vois un enfant, qui a encore l’âge de dessiner comme cela, en gribouillant avec ses crayons de couleur, cela me fait plaisir, c’est charmant, on y reconnaît l’enfant d’un homme libre, car cette façon de dessiner convient tout à fait à son âge. Ainsi, lorsque je vois des dessins gauches accrochés par des magnets sur la porte du frigo, qui représentent "papa" ou "maman" avec des coeurs, ou le chien fripon qui court dans le jardin, je suis ému, et je laisse échapper une petite larme avant de me servir un ouzo.

En revanche, quand je vois un petit enfant dessiner avec netteté, de manière appliquée, je trouve cela choquant, c’est une façon que me fait mal aux yeux et qui est, pour moi, la marque d’une condition d’esclave. De même, si je vois un homme qui gribouille et si je le vois jouer comme un enfant à être un personnage héroïque, c’est ridicule, c’est indigne d’un homme et cela mérite des coups ! En fait c’est ce que dit Picabia : « Messieurs les artistes, foutez-nous donc la paix, vous êtes une bande de curés qui veulent encore nous faire croire à Dieu ».

 
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> Message final, jean-marc, 29 septembre 2003

Merci pour tes commentaires et critiques riches qui me permirent de mieux comprendre certaines de mes réactions, obstinations, mécompréhensions...

Voilà, c’est tout. Je prends un peu de temps pour méditer sur tout cela. Et si l’opportunité se représente...

a+

 
en ligne : erational
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> De l’imitation : réponse, AliBaba258, 9 septembre 2007
Tout travail mérite salaire, et des idées excellentes d’autant plus, sinon c’est le nivellement vers le bas !
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> Mythologie du plagiat, réactions à chaud
11 août 2003, message de jean-marc
 

A propos du génie : pour l’homme sans qualité (robert musil), aujourd’hui tout est génial y compris une course de cheval.

A propos du cae : Le plagiat peut être vu aussi sous cette angle idée/expression d’une idée. Si j’affirme que Dieu est ceci ou cela ; j’exprime quelque chose sur cette idée et peut demander que cette expression soit protégée. Par contre l’idée de dieu appartient, elle, à tout le monde.

Mais, il y a souvent un mais, les idées ne sont pas infinies. Et souvent une idée regroupe plusieurs concepts en elle-même. L’idée de clôture, de fermeture qui sert à la délimitation d’un espace dans un autre espace contient les concepts de frontière, de passage, d’intérieur, d’extérieur et de toute une série de règles qui peuvent en découler suivant que l’on utilisera de préférence tel ou tel concept : frontière pour un état et lois afférentes ; intérieur/extérieur pour définir une architecture, un habitat, une ville, un spectacle ou encore un concept psychologique, un c entouré d’un cercle pour exprimer le concept de propriété. Etc.

C’est cette production et reproduction à l’identique mais exprimée d’une manière différente à chaque fois qui pose le problème du concept de plagiat. Utiliser sensiblement une même idée mais trouver une expression qui sera originale et condamner du même coup celui qui ne fait que répéter une expression sans y apporter la moindre once d’originalité.

La tendance actuelle du logiciel libre et du problème de la brevetabilité des logiciels est au coeur de ce questionnement sur l’identité de l’idée et de son expression.

Les règles fondamentales du libre repose sur quatre points : accès, diffusion, compréhension, modification avec la restriction que ces quatre libertés soient transferées à d’autres identiquement. Ce qui a pour but de protéger ces mêmes libertés et empêcher que quelqu’un d’autre ne se les approprie.

La copie sans aucun apport original est autorisée : moyen de diffusion extraordinaire.

La copie avec modification est autorisée (apport d’originalité) : ce qui laisse libre aux programmeurs d’adapter un programme aux besoins d’une entreprise et mise à disposition de tous de cette modification.

La contre attaque des tenants du logiciel propriétaire est de jouer alors sur le concept d’expression (brevet) des formules mathématiques qui régissent un programme. Si j’admets que a + x = b est une formule, au même titre que l’idée, et appartient au patrimoine commun de l’humanité, mais si j’utilise une combinaison de plusieurs de ces formules pour obtenir un résultat précis : le fonctionnement d’un programme : n’est-on pas alors dans l’ordre de l’expression d’une idée, et, en conséquence, revendiquer un droit au même titre que la propriété intellectuelle sur l’expression littéraire ? Il va de soi que pour les défenseurs du logiciel libre cette combinaison de plusieurs formules reste dans le domaine du patrimoine de l’humanité après tout, ces modèles utilisent des opérations fondamentales sur des chiffres (données) et jusqu’à présent les chiffres, nombres ne sont pas des expressions appartenant à quelqu’un.

"La technique du recombinatoire" (CAE) est utilisée avec perfection par le logiciel libre ; il est vrai que cette technique pose, à nouveau, la question plus fondamentale, et sur laquelle repose en grande partie notre société, de l’idée et de son/ses expressions qui en découlent. Stallman, fondateur du logiciel libre, en est le révélateur. Et il ne nous reste plus qu’à comprendre ce qu’il nous montre du doigt.

Pour finir : le logiciel libre accepte, en quelque sorte, que les idées ne soient pas infinies mais transfère la notion d’infini non plus sur une ressource, une matière première (l’idée et son expression) mais sur une communauté qui trouvera toute une série d’adaptation à des environnements spécifiques : utilisateurs, entreprises, gouvernements, etc. Ce qui génère une très grande souplesse, adaptation et conservation dudit programme avec, pour conséquence, la production de standards efficaces. Et nous ne sommes plus très loin des modèles de conservation et d’adaptation biologiques à des environnements spécifiques.

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Que calor !, Lirresponsable, 11 août 2003

A propos du cae : Le plagiat peut être vu aussi sous cette angle idée/expression d’une idée. Si j’affirme que Dieu est ceci ou cela ; j’exprime quelque chose sur cette idée et peut demander que cette expression soit protégée. Par contre l’idée de dieu appartient, elle, à tout le monde.

C’est un très bon exemple ! :))

Il y a le problème du l’idée et de ses attributs (bonté, unicité, etc.), ce que tu appelles "idée" et "expression de l’idée". Je peux définir un objet qui possède telles et telles propriétés. Et je pense alors un type d’objet comme conjonction d’un certain nombre de propriétés.

Un théologien négatif dirait que l’on ne peut rien dire de positif du concept car notre nature finie, imparfaite, ne saurait penser l’infini et la perfection ; on peut juste tenter une approche par élimination (ce que le concept de Dieu ne recouvre pas).

Mais d’où vient l’idée de Dieu ? Notre ami Descartes, dans sa célèbre troisième méditation métaphysique, apporte la solution suivante :

« Et certes on ne doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, ait mis en moi cette idée pour être comme la marque de l’ouvrier empreinte de son ouvrage ; »

Une bien belle solution ! Et très ancienne d’ailleurs.

Ensuite se pose le problème de la propriété de l’idée et des modes de diffusion. Tu remarqueras, pour rester dans le sujet, que ceux qui reconnaissent une Révélation (les trois monothéismes), enfin plus particulièrement pour les deux versions universalites (Christianisme et Islam) il y a prosélytisme, justement parce que cette idée s’adresse (et s’impose) à tous. D’où des distributions gratuites de textes et des cérémonies publiques et gratuites (la quête est optionnelle et les gris-gris non obligatoires).

L’idée de confisquer la parole reçue (fixer le canon et docteurs de la Loi pour l’interprétation), et d’organiser un clergé (hiérarchie) vient historiquement plus tard. D’où ensuite toutes les hérésies et tous les schismes. Dans le logiciel libre et les diverses tribus des adorateurs du Pingouin, on appelle ça des forks je crois :))

Plus sérieusement, je ne crois pas qu’il y ait de propriété sur la sphère d’idéalité (les idées), et là encore, la propriété c’est le vol (tm).

Ainsi, on dit le théorème de Pythagore voulant signifier par là que c’est Pythagore de Samos qui le premier a démontré que le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. Mais il ne viendrait à l’idée de personne de verser des royalties aux habitants actuels de l’île de Samos à chaque fois que l’on écrit : BC² = AB² + AC² . Et surtout, chacun peut consituer comme objet de sa pensée ce théorème, c’est ce qui fait sa valeur (objectivité et idéalité). La référence au nom propre est là par commodité (une abréviation).

Mais, il y a souvent un mais, les idées ne sont pas infinies. Et souvent une idée regroupe plusieurs concepts en elle-même.

On peut voir le problème ainsi : qu’est-ce que je pense quand j’ai l’idée de cercle ? Une définition : ensemble des points équidistants d’un même point, ou pour suivre Euclide : un cercle est une figure plane, comprise par une seule ligne qu’on nomme circonférence telle que toutes les droites qui y sont menées à partir d’un des points placés dans cette figure sont égales entre elles. Cette pensée n’a pas grand chose à voir avec la représentation (image mentale) de quelque chose de rond, ou l’intuition (sensible) quand je regarde une assiette ou un houla hop.

Et le plus intéressant, à l’aide d’un ensemble limité de notions (point, droite, équidistant, etc.), je vais pouvoir construire beaucoup de figures (une infinité à vrai dire), m’en servir pour d’autres définitions, par exemple : la bissectrice d’un angle est l’ensemble des points équidistants des côtés de cet angle, et étudier les propriétés de ces figures.

Enfin bref, on ne va pas se taper toute l’axiomatique de la géométie, il suffit juste de remarquer qu’à partir d’un nombre fini d’éléments on peut produire à l’infini (les types de figures, les figure particulières). Autre exemple pour ceux que la géométrie ne passionne pas, à partir d’un nombre fini de lettres (alphabet), la production de mots et de phrases est infinie. Ou également avec les opérateurs dans un langage formel pour la programmation, par rapport à tous les programmes réalisables.

Après il y a le sens ordinaire de "idée" appliqué à une région particulière comme la représentation picturale, et l’on peut se demander qui le premier, a eu l’idée de peindre des cercles et des triangles, puis qui le premier a eu l’idée de peindre un carré noir sur fond blanc (mais légèrement bleuté quand même), puis qui le premier a eu l’idée pour des rectangles bleus, rouges et jaunes, etc.

Je ne crois pas que "idée" ait ici le même sens, ni d’ailleurs que l’art en général ait la même valeur que la géométrie. Pour paraître tout à fait monstrueux ;), je préfère un exemplaire des Elements d’Euclide ou des Fondements de la Géométrie de Hilbert à une toile originale de Malevitch ou de Mondrian.

Pour finir : le logiciel libre accepte, en quelque sorte, que les idées ne soient pas infinies mais transfère la notion d’infini non plus sur une ressource, une matière première (l’idée et son expression) mais sur une communauté qui trouvera toute une série d’adaptation à des environnements spécifiques

Ouais mais ces adaptations se traduisent par des lignes de code ajoutées à la source (ou retranchées), et l’idée d’implémenter une nouvelle fonction à tel logiciel marque plutôt le caractère ouvert et non limité. C’est un principe d’économie, par exemple : je ne vais pas réécrire tout le système d’exploitation pour gérer tel périphérique mais un driver à intégrer.

Donc le LL accepte justement l’infinité des adaptations qui demandent modifications, reformulations, d’où l’utilité d’avoir accès à la source et d’avoir le droit de s’en servir. Ces adaptations, il faut bien les penser et les programmer (avoir des idées) ! :)) Et elles se pensent en fonction d’usages relevant de communautés distinctes (besoins spécifiques, etc.).

Ensuite, il y a la communauté du LL, dans le sens d’un principe de réciprocité : il serait quand même fort de café que je confisque un travail collectif parce que j’y ai ajouté une petite modificiation de mon cru. Et puisque j’ai bénéficié d’un accès à la source (j’ai fait l’économie de tout reprogrammer), il est normal qu’en retour d’autres puissent utiliser mes ajouts.

C’est l’idée ancienne d’un travail collectif avec comme modèle celui de la communauté scientifique : publicité des résultats et des démarches dans une logique de progrès des connaissances.

La propriété intellectuelle pour l’écrit est quelque chose de récent, et lié à l’apparition du marché de la presse et de la littérature avec la technique de l’imprimerie. Bon, ça a commencé avec le marché du théâtre, et c’est d’emblée un problème économique comme pour Corneille (la rémunération des auteurs).

Cf. Petite histoire des batailles du droit d’auteur par Anne Latournerie.

a+

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> Que calor ! Ah ! la canicule !!! , jean-marc, 12 août 2003

Pour te répondre rapidement,

je conçois l’idée plus comme un changement d’état dans notre manière de connaître.

En fait, il ne faut pas chercher qui de Malévitch ou d’Euclide a, en premier, dessiné un cercle, un carré pour en produire une connaissance ou un art. Cela revient à la fameuse histoire de la poule et de l’oeuf ; qui est le premier des deux ? A moins que cette histoire ne soit que le préparatif à l’élaboration d’une omelette historique...

De même d’où nous vient l’idée de Dieu ? Les idées sont, plutôt, des changements d’état de notre compréhension qui nous amènent vers la connaissance.

L’idée de dieu n’est qu’un moyen de connaissance, un stade du connaître comme l’est, aujourd’hui le gros bang de l’univers. L’intéressant est cette notion de limite qui enferme à la fois ce qui peut être connu et ce qui ne le peut pas.

Et, bien souvent, cette limite indique un changement dans le comportement : le gros bang, en tant que limite, a produit l’espace, le temps et bien d’autres choses qui me dépassent par une différence entre un comportement et un autre.

Dieu, est aussi une limite, il modifie l’aspect de son monde (création) pour générer une différence qui favorisera l’apparition de notre monde.

Ces deux explications se réfèrent à une modification : l’une admet un dieu, l’autre non. En tout cas, c’est comme cela que nous l’organisons pour expliquer ce phénomène de la connaissance d’une manière récursive. Autrement dit : pourquoi un cerveau est présent dans la tête de l’humain.

Quant aux prosélytes, il existe dans les deux camps.

Ces deux modèles sont relativement proches et ne sont séparés que par quelques siècles. Ils montrent que nous sommes capables de connaître, d’émetttre des hypothèses,de les vérifier, de donner un sens à notre présence (éventuellement), donc d’avoir une connaissance récursive sur nous-mêmes. Ou connaissance de la connaissance, épistémologie je crois qu’on dit dans les hautes sphères de la pensée.

Il serait intéressant de pouvoir aller un peu au-delà de tout cela (et nous revoilà avec notre limite) :
-  observer un changement d’état intuitivement d’abord (idée de dieu), puis scientifiquement ensuite (le gros bang).
-  Ce changement d’état amène une connaissance récursive sur nous-même (connaître la connaissance).
-  Et après ?

Références :

-  Pour la connaissance comme changement d’état, voir Laws of forms du mathématicien G. Spencer Brown. Non traduit en français, assez difficile à trouver mais pas impossible.

-  Pour la connaissance comme moyen récursif, voir les travaux du biologiste Chilien Humberto Maturana (qui se réfère implicitement à certains concepts décrits dans l’ouvrage cité plus haut). Là aussi, peu de traductions en français (quel dommage).

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sous le soleil du troisième monde, Lirresponsable, 12 août 2003

En fait, il ne faut pas chercher qui de Malévitch ou d’Euclide a, en premier, dessiné un cercle, un carré pour en produire une connaissance ou un art.

non ce n’est pas mon propos, il s’agissait d’une référence à la question (kantienne) du génie sur l’originalité, et sur la valeur de l’idéalité. En plus dans le cas d’Euclide et pour la géométrie, le dessin est un moyen d’illustration pour le raisonnement, car une figure sensible (un cercle tracé) ne prouve rien. Ainsi, il y avait des usages empiriques des propriétés des triangles rectangles avant Pythagore, (elles étaient "connues") mais pas de démonstration (pas de théorème). Et des motifs géométriques dans l’art pictural on en trouve bien avant Malevitch (1878-1935) et Euclide (300 av.JC).

En fait le problème est de savoir si l’on peut appliquer le terme "idée" dans le cas de l’artiste et si l’art a un rapport quelconque avec la connaissance. Ce qui questionne à son tour la notion de propriété intellectuelle appliquée aux oeuvres (idée, intellect ; en forçant un peu dans le sens correct de la définition).

Pour rester un instant avec Kant, le terme de génie s’applique exclusivement aux beaux arts, et le jugement esthétique (ceci est beau) n’est pas logique, ne concerne pas la connaissance et les catégories de l’entendement. Il porte sur le rapport entre le sujet et sa représentation, quand je dis "ceci est beau" = "la représentation de ceci me cause un plaisir désintéressé" + en droit, cette représentation doit causer le même plaisir à tous les sujets. (Tout ceci saute bien entendu au XXe).

L’idée de dieu n’est qu’un moyen de connaissance, un stade du connaître comme l’est, aujourd’hui le gros bang de l’univers. L’intéressant est cette notion de limite qui enferme à la fois ce qui peut être connu et ce qui ne le peut pas.

La question était d’où vient cette idée ! :)) (le vieux débat empirisme/rationalisme). Ensuite que l’on explique l’univers par la création divine c’est autre chose, qui correspond à un contexte historique particulier (la théologie médiévale qui travaille sur l’accord entre la révélation et la raison, en gros la bible et Aristote). Bon ok de nos jours, il existe des Créationnistes en Amérique du Nord, contre l’évolution, mais ce n’est pas de la théologie.

On peut bien entendu se demander ce que cela explique vraiment. Par exemple à la question : "Pourquoi y a-t-il des girafes ?" la réponse "telle est la volonté divine" est une réponse générale au pourquoi qui ne contribue en rien à notre connaissance sur les girafes. Bref, l’opposition de Wittgenstein 1er entre le Comment est le monde (science) et ce qu’est le monde (métaphysique) dans laquelle on retrouve d’ailleurs la limitation kantienne à ne pas franchir (pas de métaphysique !).

Parler de "stade du connaître", cela suggère outre un changement des paradigmes (les cadres théoriques changent et de nouvelles théories apparaissent, productrices ou non de connaissances) une dissymétrie (problème du relativisme), et même souvent une infériorité intellectuelle des Anciens, ce qui me semble totalement erroné.

L’idée de Dieu, en théologie, ce n’est pas un changement d’état intuitif, on a affaire d’emblée à des chaînes discursives avec des concepts et non à des enfants qui croient au père Noël à cause d’images forgées par Coca cola, et qui diraient : "il y a des cadeaux parce qu’un bonhomme habillé en rouge est venu avec son traîneau les mettre là et parce que nous avons été sages". Il suffit de lire St Thomas, et bien sûr Guillaume d’Ockham. L’épistémologie et la logique sont là depuis le début ! :))

Donc les idées changent bien avec notre compréhension, c’est-à-dire qu’il existe des idées non scientifiques, des propositions non scientifiques, des propositions scientifiques fausses, etc., on change d’idées (de théorie comme pour la "génération spontanée") mais il me semble incorrect de réduire l’objectivité et l’idéalité du concept en l’expliquant comme un état (mental) déterminé par une manière de comprendre (psychologisme).

On retrouve l’hypothèse du malin génie (un créateur méchant qui a façonné des esprits défectueux), et surtout l’incommensurabilité de nos idées avec celles des autres, i.e. l’impossibilité d’une communication et d’une connaissance, y compris alors des modes du connaître.

Enfin c’est un très très grosse question, celle de la rationalité ; puis la logique et la norme du vrai.

Laws of forms du mathématicien G. Spencer Brown

Un élève de Wittgenstein II ! Je ne connais pas l’ouvrage en question ; a priori cela me fait penser à Boole, les lois de la pensée, à la fois dans le projet et dans la réalisation d’une algèbre :
-  Interpretations of Laws of Form

En revanche, Ideas in Laws of Form me laisse assez dubitatif en tant que paléo-frégéen ;).

a+

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> sous le soleil du troisième monde à l’heure précise, 14 août 2003

Bon,

Je vais étudier tes propositions, j’y vois quelques lacunes parce que nous devons accorder nos pensées et se rappeler que chacun possède des références propres que l’autre n’a pas.(Ce qui pour moi laisse un gros travail... ;-) Et nous risquons de ne parler que de nos propres sujets.

J’enregistre la page, travailllerai chez moi (car j’écris depuis mon travail ne possédant pas de connexion à la maison ! Oui, je sais, c’est un travail qui me laisse du temps...)

Quant à laws of form et spencer-brown, ils jouissent d’une réputation un tantinet singulière et comme il n’est pas reconnu officiellement donc il est laissé un peu à la merci de tout le monde ; un peu à l’instar des pic de la mirandole ou giordano bruno avant qu’ils ne soient reconnus.

Effectivement laws of form trace une référence implicite à laws of thought (lois de la pensée de Boole) et c’est un des points de départ de ce livre assez inexplicable.

Je tente de t’en donner un avant goût : Je passerai trois étapes algèbre, algèbre et boole et laws of form.

Restricition : je n’ai pas encore complètement lu les lois de la pensée ni ne l’ai totalement compris et je l’interprète au regard du livre de spencer brown donc il y aura certainement des erreurs, des mécompréhensions et quelques clartés ici ou là. Que les puristes me pardonnent. Je m’attendais aussi à ta réponse donc je me suis préparé mentalement à la réponse ; en espérant qu’elle sera aussi claire que possible.

algèbre

Pas grand chose à dire si ce n’est que l’algèbre est la représentation universelle du calcul arithmétique de telle sorte que 3 + 2 = 5 ou (1+2) + (1+1) = 5 soient l’équivalent algébrique de a + x = b . C’est une équation simple ; ce qu’il faut retenir, ici pour saisir l’objet de départ de laws of form, a, x, b sont des variables et les nombres 1,2,3,5 sont des constantes.

algèbre et boole

Boole dans ses lois de la pensée transfère, en quelque sorte les opérations algébriques sur des nombres vers les opérations fondamentales de la pensée. Ainsi la phrase : le chat que je regarde mange la souris. Selon Boole il est possible de remplacer, les propositions de cette phrase par des opérateurs algébriques le chat par a , que je regarde par x et, mange la souris par b .

Ainsi la pensée fonctionnerait, elle aussi, sur des opérations fondamentales équivalente à l’expression algébrique mais ce qui m’échappe et cause un trouble en moi, je ne sais pas si boole considère ces opérations algébriques comme des constantes ou des variables. Car l’un ou l’autre n’auraient pas les mêmes résultats. Il me semble qu’il choisit la première, à savoir que les opérations algébriques de la pensée seraient des constantes.

Si je pose ces questions, elles me servent à introduire la pensée qui anime spencer brown et son ouvrage.

Laws of form

L’un des points de départ est, biensûr, cette référence à Boole (à la fois implicite et explicite). Je dis un des parce qu’il y a plusieurs manières d’aborder cet ouvrage et que lui-même laisse une ouverture assez grande.

Au contraire de boole, il ne s’intéresse pas aux variables algébriques, a, x, b mais aux constantes numériques et s’attache à trouver quelles sont les opérations fondamentales qui gouvernent les opérations sur les nombres.

En gros, l’une de ces premières lois est celle de l’appel, à savoir : appeler deux fois une même chose revient à nommer cette chose. Autrement dit :

3 + 2 = 5 . Qu’est-il intéressant de faire : remplacer une constante par sa valeur algébrique et opérer des calculs sur les valeurs algébriques et trouver les lois qui gouvernent le calcul algébrique ou s’arrêter sur les constantes, les nombres, les étudier et voir quelles opérations on peut en déduire et trouver aussi les lois qui les gouvernent.

Sa première loi revient à poser la pertinence de notre principe de calcul ; ne répéte-ton pas une même chose en affirmant un égalité de cette sorte : dire que 3 + 2 est l’équivalent de 5  ?

Je n’ai pas les compétences mathématiques ni philosophiques pour répondre à cette question mais je la trouve intéressante parce qu’il a tenté de remettre en cause les fondements de notre perception du calcul mais c’est aussi l’héritage de toute un école de pensée au début du 20ème siècle qui est partie à la recherche de l’essence des opérations fondamentales de notre pensée ; je pense aussi à kandinsky (pour revenir à l’art) et à ses "du spirituel dans l’art" et "point et ligne sur plan" qui traitent sensiblement de la même chose.

Voilà où j’en suis dans la compréhension de cet ouvrage singulier qui m’invite à aller au-delà de mes propres capacités et compétences donc je fais avec ce que je peux mais ce peu que je comprends, j’en suis satisfait même s’il reste non satisfaisant pour de véritables chercheurs (ai-je lu sun tzu ?).

A bientôt. Parce que y a des trucs qui me chiffonent dans ce que tu dis.

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Qui a tué le chat ?, Lirresponsable, 16 août 2003

Je complète néanmoins un peu, car n’ayant point lu Laws of form, je ne peux malheureusement rien en dire ;)

Boole dans ses lois de la pensée transfère, en quelque sorte les opérations algébriques sur des nombres vers les opérations fondamentales de la pensée

Oui, il va utiliser un langage symbolique, celui de l’algèbre, pour noter les opérations de l’esprit et montrer que les signes de l’algèbre jusqu’ici appliqués aux nombres peuvent être appliqués à des classes d’objets :

« Proposition I. Toutes les opérations du langage en tant qu’instrument du raisonnement se peuvent conduire dans un système de signes composés des éléments suivants
1) Des symboles littéraux tels que x, y, etc. représentant les choses en tant qu’objets de nos conceptions.
2) Des signes d’opération tels que +,-,x, qui traduisent les opérations de l’esprit par lesquelles les conceptions des choses sont combinées ou séparées de manière à former de nouvelles conceptions comprenant les mêmes éléments.
3)Le signe d’identité =.
 » (Les lois de la pensée, Paris, Vrin, 1992, p.45.)

Formaliser un énoncé du langage naturel comme (1) : "le chat que je regarde mange la souris", est assez ardu, mine de rien. Quelle est le forme logique de la phrase ? On aurait l’affirmative universelle ("tous les chats sont des branleurs"), ce serait plus simple (y=vx).

Il faut le paraphraser sous la forme Sujet-copule-Prédicat afin que cela rentre dans le modèle de la syllogistique aristotélicienne avec ses quatres propositions fondamentales (l’affirmative universelle, négative universelle, affirmative particulière, négative particulière), et sans doute l’interpréter par la suite comme intersection ensembliste de classes (Boole-Schröder).

Ainsi, "le chat que je regarde mange la souris" = "le chat est regardé par moi et le chat est mangeant la souris". On peut paraphraser ainsi : "le x qui est regardé par moi est un chat, le x est mangeant la souris, et x=x". Si l’on coupe (1) en deux propositions : "quelque chat est regardé par moi" vX=Y, et "quelque chat est mangeant une souris", vX=S.

On pourrait tenter la formulation suivante : soient x "les choses regardées par moi", y "les chats", w "les souris", z "choses mangées par les chats" . La classe des choses qui sont regardées par moi et qui sont des chats = x*y, la classe des choses mangées par les chats et qui sont des souris = w*z, d’où la classe des choses qui sont regardées par moi et qui sont des chats et la classe des choses qui sont mangées par le chat et qui sont des souris : x*y + w*z. Quel événement ! :)

En fait c’est plus compliqué, puisque Boole identifie un énoncé à la classe des instants pendant lesquels cet énoncé est vrai (passage des primary propositions qui portent sur les termes et les secondary propositions qui portent sur les énoncés propositionnels).

L’autre problème bien entendu est que si je vois le chat manger la souris, je vois aussi la souris, mais on peut faire une distinction entre regardée et vue, histoire de :))

Plus sérieusement, en quittant Boole, grâce à la logique des prédicats (à plusieurs places) et la quantification, c’est beaucoup plus simple à formaliser. Posons les prédicats : R = "être regardé par", S = "être une souris", C = "être un chat", M = "être mangé par", constante individuelle m = moi,

Il existe au moins un x, il existe au moins un y tels que C(x) S(y) et R(x,m) et M (y,x).

ne répéte-ton pas une même chose en affirmant un égalité de cette sorte : dire que 3 + 2 est l’équivalent de 5 ?

C’est une grosse question ! (Et le principe du calcul, la substitution de l’identique salva veritate...).

Bon, on va reparler de Kant un tout petit peu (histoire de coller à l’article), pour lui c’est un jugement synthétique a priori (un jugement scientifique, et toute la Critique de la raison pure traite du problème : comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ?).

La distinction analytique / synthétique est l’objet du paragraphe IV de l’introduction, en gros la forme des jugements est "S est P", lorsque le prédicat P est contenu dans le sujet S, il s’agit d’un jugement analytique, quand P n’est pas déjà contenu dans S c’est synthétique. La proposition arithmétique 7+5=12 est synthétique a priori pour Kant, quand je pense "12", je ne pense pas la somme de 7 et 5, et pourtant je vais produire l’égalité a priori (indépendamment de l’expérience), ce qui accroît la connaissance, c’est magnifique ! :)

La question est alors de savoir ce qui permet d’établir cette égalité entre les deux expressions, (et surtout qu’est-ce qu’un nombre ?). Les russelliens et les bourbakistes vont rire, mais ce n’est pas grave, voir Frege, Fondement de l’arithmétique (1,3) (Paris, Seuil, 1969) où tu trouveras une réponse à la question et une critique de Kant. (lire également du même « Sens et dénotation », in Ecrits logiques et philosophiques, Paris, Seuil, 1971, et puisqu’on en parlait : « La logique calculatoire de Boole et l’idéographie », « le langage formulaire logique de Boole et mon idéographie », in Ecrits posthumes, Nîmes, Chambon, 1994).

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> Très intéressant...
10 août 2003, message de wazoox
 
LEs renvois sont très bien, j’ai tout lu. Finalement il en ressort que :
-  l’intérêt général est dans la gratuité des oeuvres de l’esprit ;
-  il ne pourra pas vraiment y avoir de retour en arrière sur la libre circulation de ces oeuvres sur internet...
-  ... à moins d’établir des dictatures féroces dans tous les pays. Remarquez, on y va tout droit, mais ça ne durera pas (enfin espérons-le).
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