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mercredi 21 février 2001
Célébrations

Ouèbe et diversité linguistique

par Vykinge
 
Quelques questions sur les rapports entre le réseau et les langues, à l’occasion du 21 février, décrété en 1999 par la Conférence Générale de l’UNESCO (Journée Internationale de la Langue Maternelle).

Pour un « Rio » des langues

A l’heure actuelle, il existe sur Terre environ 6000 langues, dont la majorité sont en danger de mort. En effet, ce sont 10 d’entre elles qui disparaissent à jamais chaque année. La mondialisation (et ses avatars, dont Internet) accélérant sans cesse ce mouvement, ce sont 50% à 90% d’entre elles qui risquent de disparaître dans le courant du siècle qui commence.

Or nous savons que le multilinguisme est directement et intimement lié :

-  au multiculturalisme. Le maintien de la diversité culturelle passe par la sauvegarde de la « linguadiversité ». Ceci devient évident quand on constate que l’idéal des pouvoirs commerciaux et politiques est le monolinguisme, toute homogénéisation allant dans le sens de la globalisation vers laquelle ils souhaitent voir la planète se diriger.

-  à la biodiversité. La « linguadiversité » reflète la biodiversité. Les régions du monde recélant une grande biodiversité abritent également le plus grand nombre de langues. D’ailleurs « une grande partie des espèces végétales et animales en péril ne sont connues à l’heure actuelle que par certains peuples » (Ranka Bjeljac-Babic) dont la langue et la culture sont elles-mêmes en voie de disparition. A quand un « Rio des langues » ?

Internet et « les » langues

Si les guillemets sont nécessaires, c’est avant tout parce qu’une grande partie des informations, même sur la diversité linguistique ironiquement, ne sont disponibles qu’en anglais. L’édition 1999-2000 du Rapport Mondial sur la Communication et l’Information publié par l’UNESCO « révèle » que 58% des internautes utilisent l’anglais (loin devant toutes les autres langues), primauté encore plus nette si on examine les pages Web, dont 81% en juillet 1997 étaient en anglais contre 2% en français ou 1% en espagnol (alors que cette langue est parlée par environ 450 millions de personnes !). Espérons (sans trop d’illusions !) que ça a changé de puis 1997...

De fait, les langues non employées sur le réseau n’existent plus, ou tout au moins, hors du circuit commercial, sont-elles condamnées à « vivoter ». Mais peut-être vaut-il mieux pour ces langues, justement pour ne pas être écrasées par le poids lourd anglo-américain, rester à l’écart des autoroutes de la communication ?

Le rêve ouébien de l’universalité

Tout ceci est certainement loin des préoccupations des internautes, ne serait-ce que parce qu’ils véhiculent un vieux rêve, celui de l’universalité, c’est-à-dire de l’unité des humains. Ce rêve est respectable entre tous, mais encore faut-il savoir ce qu’on veut communiquer grâce à cet outil linguistique universel potentiel.

Il faut tout d’abord savoir que « lorsqu’on répertorie les mots qui existent dans toutes les langues et ont strictement le même sens, on n’en trouve que 300 tout au plus » (Ranka Bjeljac-Babic), tels je, tu, deux, soleil, etc... Ce qui signifie que le monde mental des peuples du monde varie de manière extrême, et que la mort d’une langue est synonyme de mort d’un univers, univers qui ne sera pas remplacé par celui des langues régnantes « tueuses ». Ce qui signifie à son tour que moins de langues = moins de choses à dire/penser/partager.

On objectera qu’une nouvelle langue, celle du ouèbe est bien en train de naître, avec son vocabulaire métis, ses tournures elliptiques, son aversion pour les mécanismes syntaxiques complexes, etc... Bref, bientôt peut-être une langue à part entière. Mais elle aussi, ne risque-t-elle pas de s’appauvrir si les langues qui constituent le terreau où elle croît, celui de l’expérience sensible/sensorielle viennent à disparaître ? Le réseau n’est pas LA réalité, celle-ci est tout autour de nous... et du réseau. Et il faut bien se rendre, de nouveau, à l’évidence : il ne suffit pas de vouloir et pouvoir à tout prix partager, il faut avoir quelque chose à partager.

De plus, il faut toujours garder en mémoire que le monolinguisme est toujours réducteur, que ce soit au niveau individuel ou au niveau d’une civilisation, ne serait-ce que par l’uniformisation culturelle dont il est porteur, et qui va bien à l’encontre de ce dont le réseau libre se veut le véhicule. Un « linguicide » est un moyen essentiel d’ethnocide, de cette déculturation des peuples entreprise par toute colonisation.

Renaissance des langues ?

Mais il ne s’agit pas non plus de défendre coûte que coûte des langues dont la défense ne mobilise pas leurs locuteurs, ou que ces derniers abandonnent de plein gré. D’autre part des nouvelles langues naissent, épousant le morcellement géographique des dernières années (par exemple : le serbe et le croate se distinguent de plus en plus à la vitesse grand V, de même le tchèque et le slovaque). De plus, il n’est pas impensable que l’anglo-américain lui-même, en prenant toujours plus d’importance, se ramifie, suivant les penchants culturels de ses utilisateurs.

Il s’agit plutôt de créer les conditions optimales légales de maintien, c’est-à-dire d’officialisation (en premier lieu par leur inscription aux programmes d’enseignement) des langues, donc des cultures, que leurs dépositaires souhaitent voir perdurer. Et c’est possible, ne serait-ce que parce que les puissants délaissent de plus en plus les « chemins de traverse », se contentant des grandes allées éclairées de la mondialisation.

Quoi qu’il en soit, pour ceux et celles qui en ont l’occasion, participez aux manifestations liées à cette Journée Internationale de la Langue Maternelle, peut-être y apprendrez-vous quelque chose (consultez http://webworld.unesco.org/imld).

Le combat encore timide mais urgent pour la « linguadiversité » est un combat pour ce qui constitue, au risque de me faire huer par les contempteurs du cul-cul, une des richesses fondamentales de l’humanité : l’incommensurabilité des différences.

 
 
Vykinge
 

Les informations livrées dans ce texte sont toutes tirées des articles de Ranka Bjeljac-Babic 6000 langues : un patrimoine en danger, et J.-L. Calvet Vie et mort des langues : les locuteurs décident, dans le numéro d’avril 2000 du Courrier de l’Unesco, dont on ne peut que recommander la lecture. D’autre part, on se reportera aux publications et sites suivants (dont une liste plus complète figure dans ledit numéro du Courrier de l’UNESCO).

-  Rapport synthétique sur les langues du monde, rapport d’une enquête lancée en 1997 par l’UNESCO (à paraître)
-  Terralingua, ONG luttant pour la protection des territoires, des langues et des cultures des peuples indigènes, décisifs pour la biodiversité. Mine de renseignements.
-  L’Observatoire linguistique, organisation de recherche internationale indépendante et sans but lucratif. A publié en février 2000 la première édition (en anglais) du Répertoire des langues et des communautés linguistiques du monde.
-  SIL, centre international de linguistique, ayant effectué des recherches sur les 1 300 des langues les moins connues du monde.
-  Droits linguistiques, comité de suivi pour une Déclaration Universelle des Droits Linguistiques.

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Enseignant/traducteur
 
SPIP
Web indépendant


> Ouèbe et diversité linguistique
28 octobre 2004
 

le fait que les locuteurs d’une langue ne la défendent pas est lié à l’idéologie dans laquelle il baignent, et je pense que c’est un aspect essentiel du problème ; il s’agit justement de développer une contre-idéologie valorisant la diversité et notamment les langues abandonnées par leurs locuteurs ;

il ne faut pas se faire trop d’illusions sur la nouvelle diversité : la planète se rétrécit, tout le monde communique avec tout le monde et il n’y a plus d’ailleurs ;

les différences qui (ré)apparaissent entre le serbe et le croate ne sont certainement pas de même nature qu’entre le shimaoré et l’inuit ; en outre (et c’est bien plus grave) elles sont justement le résultat d’une crispation identitaire et non l’expession d’une richesse véritable

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> Ouèbe et diversité linguistique
23 février 2001, message de Croa33
 
Mon grand-père prétendait que le patois (gascon) était bien plus riche que le français... Je sais maintenant, à presque 50 ans ( !), que la richesse de notre langue est infinie et même que je ne suis pas près d’en maîtriser toutes les possibilités ! Mon grand-père connaissait mieux le patois que le français, en fait. Francophone de naissance, j’envie un peu mon grand-père, mais est-ce si grave ? Cela ne m’empêche pas de vivre et même de penser que j’ai bien d’autres chances que mon grand-père n’avait pas. L’important est que nous puissions communiquer tous. Plus important est que tous les êtres humains aient accès à l’instruction. Si cela doit passer par l’apprentissage d’une langue très répandue, tant pis. Quoique toutes les langues puissent être écrites puisque tous ceux qui, récemment, ont voulu créer une écriture pour telle ou telle langue non pourvue y sont facilement arrivés. Mais bon, c’est une étape, je crains que de toute façon l’uniformisation soit en marche avec le bon (l’instruction) et le mauvais (la perte des diversités)... Le fait que le bon l’emporte nous fait moins regretter cette perte.
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Nooon : que vive la diversite des langues !!, Fab, 23 février 2001

On peut tres bien concilier enseignement pour tous et apprentissage de sa propre culture et de sa propre langue

De toute facon, au Pakistan ou en Afrique ou dans des pays qui ont encore des progres a faire sur le plan de l’enseignement pour tous, il n’est pas vraiment question d’enseigner en anglais, c’est la langue vernaculaire qui est choisie le plus souvent (ou la langue de l’administration - le francais -dans la plupart des pays d’Afrique francophone). Le choix de l’anglais pour des raisons "pratiques" ne s’est jamais impose.

Apres, une fois que l’enseignement pour tous s’est generalise (cas des pays a un stade plus avance de developpement), on peut envisager de diversifier les enseignements. Voir notre systeme secondaire qui enseigne a des eleves francophones la grammaire, l’histoire et... des langues etrangeres. Cela me semble tres bien !

On n’a pas a choisir entre diversite linguistique et education pour tous, dans ce cas precis on peut tres bien avoir le beurre et l’argent du beurre.

Rien ne m’enerve plus que d’aller au cinema voir un film double et non sous-titre. Je n’imagine pas in the mood for love (film en chinois) ou La dolce vita (en italien) doubles en francais : le fait que ce soit dans un langue etrangere confere une telle richesse supplementaire a l’oeuvre d’art !

Plus generallement, chaque langue a un aspect fonctionnel (pour communiquer) et un aspect culturel qui confere a chacune des langues une originalite, une certaine forme de beaute, une capacite a restituer a travers l’art (litterature, cinema, poesie) des impressions caracteristiques de la culture qu’elle illustre : la gageure culturelle a laquelle a a faire face l’humanite est de ne pas mettre sous le boisseau cet aspect pour de bonnes (education pout tous) ou mauvaises (efficacite economique) raisons.

Alors, une langue mondiale (l’anglais) pour une culture mondiale dont les "incontournables" seraient les films de Bruce Willis ou Tom Cruise pour le cinema, les livres de Marie Higgins Clark en litterature ou les series du style les feux de l’amour ou Beverly hills, voire les emissions jeux du genre Big Brother ? Si c’est ca l’avenir qu’on nous reserve, non merci.

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