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23 septembre 2000
 
dimanche 6 août 2000

« Internet=nazis », genèse d’un abcès de fixation

Portrait de Jean-Marie Cavada en Fée Carabosse
par Mona Chollet
 
La très grande majorité de ceux qui s’obstinent à utiliser Internet comme un moyen d’expression ne demandent pas mieux que de voir démasqués et jugés ceux qui distillent la haine et l’appel au meurtre, sur le réseau ou ailleurs. Mais si la médiatisation du procès Yahoo les exaspère autant, c’est parce qu’ils sentent bien qu’implicitement, elle perpétue le soupçon qui pèse sur eux, et contribue à faire croire qu’ils partagent tous les idées nauséabondes qui apparaissent, ici et là, sur le réseau.

Mai 2000 : dans son bureau de l’Assemblée nationale, Christian Paul, député PS de la Nièvre, chargé par Lionel Jospin de rendre un rapport sur la régulation d’Internet, auditionne Arno* du Scarabée, et Valentin Lacambre d’Altern.org. D’un air un peu gêné, il pose une question : « Au fait, que pensez-vous du procès intenté à Yahoo pour la vente aux enchères d’objets nazis sur son site ? » On essaie alors de lui expliquer que l’on soupçonne les associations et les avocats qui intentent ce genre de procès d’avoir des motivations autres que la défense de la mémoire du génocide. Sceptique, Christian Paul fait la moue ; un léger malaise s’installe. Valentin Lacambre, carré au fond de son fauteuil, finit par lui asséner, exaspéré : « Si votre question, c’est : "est-ce que vous soutenez les nazis ?", moi, je le prends comme une insulte ! Les nazis, je leur chie à la gueule ! » Ce n’est pas tous les jours que l’on tient ce genre de langage à un élu de la République, habitué à soigner la pose pour ses administrés en adoptant devant les photographes l’attitude dite du jeune député socialiste, à la fois dynamique et rassurant (c’est un coup à prendre) : main droite posée sur l’avant-bras gauche, index gauche appuyé sur le côté du menton, et léger sourire entendu sous les fines lunettes (si cette description n’est pas assez parlante, se reporter à Télérama du 12 juillet 2000, page 19). Derrière son bureau, Christian Paul, confus, rentre la tête entre les épaules et balbutie quelques « mais non, mais pas du tout... », comme on agite un drapeau blanc sous la mitraille.

Dans un texte intitulé « Droit de citation », le collectif d’artistes Negativland écrit :

« Le vingtième siècle nous a mis en présence d’un nouvel environnement médiatique en constante expansion - un environnement aussi réel et aussi marquant que l’environnement naturel dont il est, de toute façon, issu. Nous sommes aujourd’hui entourés d’idées, d’images, de musiques et de textes en boîte. Mon poste de télévision m’a dit récemment que la télévision constitue la source principale d’information de 70 à 80% de la population américaine. La plupart de nos opinions ne naissent plus aujourd’hui de notre propre expérience. Ce sont des opinions reçues. Nos sensations quotidiennes ne sont plus centrées sur la réalité physique qui nous entoure, mais sur les médias qui la saturent. »

Les médias de masse, qui constituaient l’essentiel des moyens de communication jusqu’à l’arrivée d’Internet, déversent donc en flux continu - le journal télévisé, la radio en fond sonore toute la journée - un discours qui, au fil des jours, se sédimente dans l’imaginaire de ceux qui le reçoivent, et le façonne lentement. On voit ainsi se former des sortes d’abcès de fixation, se dessiner des obsessions collectives ; on voit triompher des idées qui deviendront peu à peu des certitudes pour une majorité de la population, des images qui se superposeront à sa perception du monde naturel et lui serviront de grille de lecture. Par exemple, après avoir ingurgité au cours de votre existence environ une centaine de reportages de journaux télévisés sur les jeunes de banlieue, vous vous retrouverez à crisper nerveusement la main sur votre sac, sans même y avoir pensé, lorsque vous croiserez un individu basané dans le métro. Le jargon conventionnel, pauvre, vide, impersonnel, utilisé par les médias pour s’adresser au plus grand nombre, ce brouhaha médiatique diffus et continu qui nous entoure et nous conditionne, Edward W. Saïd, dans son essai Des intellectuels et du pouvoir, le compare à une musique de supermarché :

« Clichés, métaphores usées jusqu’à la corde, paresse d’écriture, sont des manifestations du délabrement de la langue. Il en résulte que l’esprit s’engourdit, et que la langue, comparable à la musique de fond d’un supermarché, amollit le cerveau et l’amène en douceur à l’acceptation passive d’idées et de sentiments qu’il n’a pas acceptés. »

La conjuration des ventriloques

Segmenté, fragmenté, mettant en circulation une multitude infinie de discours complémentaires ou contradictoires, d’idéologies, de visions du monde et de conceptions de l’existence aux antipodes les unes des autres, Internet n’est pas un média de masse. Pour y obtenir une information, il faut effectuer la démarche active et consciente d’aller la chercher, il faut avoir choisi de pénétrer dans un univers plutôt que dans un autre. Il ne suffit pas de tourner un bouton, d’ouvrir un robinet pour ensuite se laisser arroser distraitement d’information. Le réseau constitue une chance unique d’en finir avec ce formatage calamiteux de l’opinion, avec cet esprit moutonnier, ces réflexes conditionnés et ces idées reçues produits par la puissance abrutissante des « grands » médias. Il offre à chacun une chance de se réapproprier la maîtrise de son propre cerveau, dans le sens de ce qui y entre, mais aussi dans le sens de ce qui en sort : en écrivant sur une page web, sur un forum ou une liste de diffusion, on s’oblige à préciser sa pensée, à se positionner de plus en plus finement par rapport aux opinions émises par les autres, à mettre en forme ses propres convictions -ce qui amène parfois tout simplement à en prendre conscience.

Cette chance de recommencer à penser par eux-mêmes, tout concourt cependant à faire en sorte que la majorité des utilisateurs d’Internet ne la saisissent jamais -et même, qu’ils n’aient jamais connaissance de son existence. Car les médias de masse, comme s’ils étaient bien décidés à ne pas abdiquer aussi facilement leur extraordinaire force de frappe, se sont penchés sur le berceau d’Internet comme les plus malveillantes des fées Carabosse. Leur pouvoir sur l’opinion, ils l’ont utilisé pour désamorcer la bombe que représentait, pour eux, la vraie nature du réseau et des opportunités qu’il offrait. Laurent Chemla raconte comment, en 1995, il a créé avec d’autres l’Association des utilisateurs d’Internet, l’AUI, après avoir été effaré par la première émission consacrée au réseau sur une chaîne de télévision française -il s’agissait de La Marche du siècle. « Pendant une heure et demie, ils ont présenté Internet comme un repaire de nazis, de pédophiles et de pirates. C’est tout juste s’ils ont évoqué quelques sites célèbres à l’époque, comme celui de la bibliothèque du Vatican. Jean-Marie Cavada a conclu en disant qu’Internet pouvait être la meilleure comme la pire des choses, mais on sentait bien qu’il pensait surtout au pire. »

Même en réfléchissant très fort, il est difficile d’imaginer quelle autre vision d’Internet on aurait bien pu attendre de la part de Jean-Marie Cavada, si pertinemment caricaturé par Les Guignols de l’Info en maître d’école : silence dans la classe ! S’il y a quelqu’un ici qui a le droit de parler, c’est moi, et moi seul ! Pour notre bien à tous, taisez-vous et écoutez-moi ! Jean-Marie Cavada, président de la Cinquième, « la chaîne du savoir », dont une publicité mettait en scène l’un de ces jeunes de banlieue dont la télévision vous a si bien appris à vous méfier, avec ce slogan : « Eduquer, c’est une insulte ? » Au moins, nous voilà fixés : la transmission du savoir se fait verticalement, à la baguette, et en aucun cas horizontalement, par le partage et la mise en commun des connaissances. Les gens n’ont rien à dire, mais ont vocation à être édifiés par nous, savants, spécialistes, philosophes, journalistes prestigieux. On n’en a pas fini avec la ventriloquie, le paternalisme, la condescendance (le mépris ?) des tenants de la parole autorisée.

L’internaute, cet ennemi de la communauté humaine

Les fées Carabosse des grands médias ont donc, dès l’origine, jeté à Internet un sort redoutable : elles lui ont apposé durablement l’étiquette infamante entre toutes, celle d’instrument de prédilection des nazis et des pédophiles, c’est-à-dire des pires ennemis de l’humanité. A partir de là, il n’est plus possible de parler, il n’est plus possible de rien dire. Ce sort vous rend muet : le professeur Cavada a obtenu dans sa classe le silence qu’il désirait, et cette classe est à l’échelle d’une nation. Désormais, toute personne qui défend Internet voit peser sur elle le soupçon qu’elle aussi, elle puisse faire partie des ennemis de la communauté humaine. Or, Internet n’est pas en lui-même l’ennemi de la société ; mais il est certainement, oui, en lui-même, l’ennemi des industries de la communication. Lesquelles ont parfaitement les moyens de faire croire à une majorité des gens que ce qui est mauvais pour elles l’est aussi pour la société.

Cinq ans plus tard, le discours n’a pas évolué d’un iota. Seule est venue s’y ajouter l’apologie imbécile et arrogante du commerce électronique et de la nouvelle économie. Jour après jour, on persuade le public qu’il n’y a rien de mieux - que dis-je : rien d’autre - à faire sur Internet que de commander dans une e-boutique branchée des sandales aromathérapeutiques, le must du moment pour qui souhaite célébrer dignement le retour de la croissance (voir, hélas, Libération du 4 août 2000). Les leaders d’opinion, les gens respectables et dynamiques, aisés et malins, vivant avec leur temps, utilisent Internet comme une gigantesque galerie marchande. Les magazines créent des rubriques où des personnalités indiquent leurs sites préférés : le plus souvent, cela revient à un simple carnet de shopping. Utiliser Internet pour s’exprimer ? En voilà, une idée malsaine et saugrenue ! Qu’avez-vous à dire, d’abord ? Vous n’êtes pas nazi ou pédophile, tout de même ? Non ? Alors, laissez cela aux nazis et aux pédophiles. Vous vous retrouveriez en bien mauvaise compagnie... Vous feriez leur jeu... Chaque jour, les journaux annoncent que l’on a démantelé des réseaux de violeurs de petites filles et de négationnistes sur cette chose décidément dégoûtante qu’est Internet. Vous voyez où cela mène, la liberté d’expression ? En dehors du centre commercial, point de salut ! Ou alors, si : supprimons Internet...

Qu’est-ce que les gens ont dans la tête ? Oh... Un égout

Qui sommes-nous donc pour nous laisser insulter de la sorte ? Il est tout de même stupéfiant qu’en cinq ans, il ne se soit pas élevé davantage de voix pour s’étonner : on libère la parole publique de populations entières, d’individus qui y accèdent pour la première fois, et qui s’en trouvent sans aucun doute profondément modifiés dans leur perception d’eux-mêmes et du monde qui les entoure ; on a enfin les moyens d’écouter ce qui bruit dans la tête de l’immense « majorité silencieuse », et on voudrait nous faire croire que le seul résultat, ce sont ces remontées d’égout nauséeuses, ces éructations de haine, d’intolérance, ces vomissements de l’Autre ? Que c’est cela que les gens ont dans la tête, et rien d’autre ? Quelle catastrophe ! L’instituteur Cavada a lamentablement échoué dans son entreprise d’élévation des âmes !

Si elle continue à fonctionner aussi bien, à faire échec à toutes les tentatives de discussion ou de nuance, c’est que l’association « Internet=nazis » constitue typiquement l’un de ces abcès de fixation tenaces produits par le discours médiatique de masse, ce discours qui ne peut être que fondamentalement hostile à Internet. Les ingrédients de base du lieu commun télévisuel, qui assurent la visibilité disproportionnée de certains phénomènes sociaux au détriment d’autres, qui permettent à un arbre de cacher la forêt, se nomment facilité, racolage, emprise démagogique, simplisme, sensationnalisme. L’association « Internet=nazis » les réunit tous. Le journalisme tel qu’il se pratique au quotidien dans les rédactions des grandes chaînes de télévision est l’exact inverse de cette profession de foi de Dominique Vidal, journaliste au Monde diplomatique, dans un colloque, il y a quelques années :

« Je crois que c’est ça notre métier : c’est de faire compliqué. Moi je crois que le terme d’objectivité est un terme qui n’a aucun intérêt dans les débats sur le journalisme. Ce qui est important, c’est qu’avant de proposer une grille d’analyse et d’explications, ce que chacun d’entre nous peut et doit faire, il faut rentrer dans la complexité des choses. »

Internet est le média idéal pour entrer dans la complexité des choses. Mais la complexité est quelque chose de discret : le réseau ne sera jamais un média pour canonniers. Cela lui confère, en matière d’influence sur l’opinion publique, une faiblesse de départ, un handicap de taille par rapport aux médias classiques. Média de la nuance, de la multiplicité, du quant-à-soi, il voit sa vraie nature masquée par la logique médiatique grossière et méprisante qui prédominait jusqu’ici, qui conditionne le discours que l’on va tenir à son propos. L’association « Internet=nazis » se fait en quelque sorte par défaut : le journalisme conventionnel n’est pas habitué à appréhender des objets aussi insaisissables, qui sont à la fois tout, n’importe quoi et son contraire. Il lui faut ce qui frappe ; c’est pourquoi il n’en retient que les aspects les plus spectaculaires, mais aussi ce qui lui permettra de servir à son public un discours de préférence frileux, bien-pensant, conservateur, voire réactionnaire.

Internet, piège à nazis

Tout cela ne veut bien sûr pas dire qu’il n’existe pas sur Internet de nazis et de pédophiles. Mais, comme le dit encore Laurent Chemla, « il vaut mieux qu’ils soient là plutôt qu’ailleurs. Là, au moins, on peut les tracer et les débusquer beaucoup plus facilement que lorsqu’ils sont éparpillés dans la nature ». Dans la phrase : « Chaque jour, les journaux annoncent que l’on a démantelé des réseaux de violeurs de petites filles et de négationnistes sur Internet », ce sont les mots « on a démantelé » qu’il faudrait mettre en évidence, plutôt que les mots « sur Internet ». La Justice, dans la plupart des cas, fait son travail sur Internet comme ailleurs, le plus normalement du monde, ni mieux, ni moins bien : dès lors, on est en droit de s’interroger sur les motivations de ceux qui s’entêtent à n’associer au mot « Internet » que les termes « nazis » et « pédophiles », et inversement.

Agiter ce spectre a diverses utilités. Pour un homme politique, faire écran à la réalité beaucoup plus diverse, insaisissable et parfaitement légale de l’essentiel des informations circulant sur Internet, escamoter le vrai visage des internautes -d’honnêtes citoyens, pour la plupart- pour le remplacer par le visage grimaçant d’un dangereux criminel, peut permettre de justifier les pires mesures sécuritaires, les pires atteintes à la vie privée, et de rassurer à bon compte l’électeur qui n’a jamais mis un pied sur Internet, mais que la seule évocation du réseau, ce trou noir de perdition, fait frissonner. Dormez, bonnes gens, ceux qui vous gouvernent veillent ! Et répriment, par la même occasion, tous ces discours autonomes qui risquent de pousser comme des champignons, de plus en plus, aux quatre coins du réseau... Ainsi se bâtit l’Internet de demain, ce « supermarché cerné de barbelés », selon l’expression de l’association Iris (Imaginons un réseau Internet solidaire). Dominique Reynié, professeur de sciences politiques, le disait dans Libération du 28 mai 1999, sous le titre « La tentation de la censure » :

« Aujourd’hui, confrontés à la croissance inouïe du média Internet, les gouvernants semblent renouer avec le désir de reprendre une part du contrôle perdu, sous la double contrainte de ne pas léser les intérêts considérables de cette nouvelle industrie, capitalisme oblige, et de ne pas susciter de soupçon politique, démocratie oblige. C’est peut-être pourquoi les discours de justification en voie de constitution mettent si nettement en avant des motivations consensuelles : protection de l’enfance, protection de la vie privée, propriété intellectuelle, lutte contre racisme ou terrorisme, etc. De telles intentions sont capables non seulement de légitimer la régulation, mais encore de la rendre souhaitable aux yeux du plus grand nombre. La force de tels arguments est d’offrir peu de prises à la discussion. Pourtant, le mouvement initié pourrait bien marquer le début d’une reprise en main du réseau, voire le retour de la censure. »

Si la Justice fait son travail sur Internet comme ailleurs, on comprend d’autant moins l’effarante virulence d’une tribune comme celle publiée dans Libération du 21 juillet 2000 par Marc Knobel, membre du Comité directeur de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), et intitulée « Non à l’Internet de la haine ». On a bien du mal à distinguer l’ombre du début d’un raisonnement sensé dans cette indécente litanie d’imprécations, dans ce tissu d’amalgames désastreux. Depuis le jugement rendu par un tribunal français dans le procès intenté par l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) et par la Licra, demandant à la société américaine Yahoo d’empêcher l’accès des citoyens français aux objets nazis vendus aux enchères sur son site, « une petite clique d’internautes, écrit Marc Knobel, tonne, éructe et parle de censure ».

Personnellement, j’ignore à quoi il fait allusion. Iris a effectivement publié le 23 mai 2000 un communiqué où elle osait se montrer sceptique sur la possibilité technique de filtrer les visiteurs français, et fustigeait la méconnaissance d’Internet qui semblait prédominer dans ce procès : « On attend de la Licra, de l’UEJF et du tribunal correctionnel de Paris qu’ils nous définissent le territoire français sur Internet... » Elle ajoutait :

« Une fois que ce sera fait, on attend des mêmes qu’ils nous expliquent comment empêcher l’accès des Français ou à partir du territoire français à un contenu quelconque est compatible avec la liberté d’information des Français et des personnes résidant sur le territoire Français. Un jugement absurde suite à une assignation tout aussi absurde. (...) Une réponse morale, intelligente, et sûrement plus efficace aurait été (est toujours !) d’organiser le boycott de ces officines. En effet, Yahoo Inc. (comme d’autres) ne propose pas ces ventes aux enchères d’objets nazis par idéologie, mais parce que ça rapporte, tout simplement. Un boycott bien organisé et bien médiatisé (et on sait que la Licra en a les moyens) aurait pour double effet d’être pédagogique envers le public et d’attaquer Yahoo Inc. (et d’autres) là où ça fait mal, c’est-à-dire au portefeuille. Une autre réponse, du ressort du législateur, pourrait être d’interdire à des sociétés étrangères ne se conformant pas aux lois françaises, ainsi qu’à leurs filiales, de s’établir en France. Mais ça dérangerait peut-être le bon développement du commerce électronique dans notre beau pays. Pourtant, ce serait une vraie réponse éthique à une question effectivement éthique... »

Les « libertaires » n’ont rien à vendre

C’est sans doute parce qu’il a pris connaissance de ce brûlot cynique et irresponsable que Marc Knobel s’autorise à écrire dans Libération : « Assez curieusement, les mêmes [la petite clique d’internautes] ne s’étendent guère sur ce qu’ils lisent, vendent ou transportent. Comme si peu leur importait que le nazisme soit une barbarie ! » Arno* l’a déjà relevé : on a beau chercher partout dans la phrase -parce qu’on a un peu de mal à croire, tout de même, à autant de malhonnêteté intellectuelle-, grammaticalement, cela ne fait aucun doute : ce « ils » ne se rapporte à rien d’autre qu’à cette fameuse « clique d’internautes », ce qui suggère que ceux-ci « lisent, vendent ou transportent » du matériel raciste et des appels à la haine. Le chantage est évident : « Si vous osez remettre en cause le bien-fondé de ce procès, c’est que vous êtes vous-même un partisan du nazisme. » Cette prise en otage serait ridicule si elle n’était pas révoltante. Et Marc Knobel franchit encore un pas supplémentaire lorsqu’il ajoute :

« Peu leur importe que le racisme ait été la cause d’innombrables malheurs et souffrances ! Les « libertaires » reviennent à la charge, tant ils veulent créer un Net illusoire, un tout-à-l’égout multiforme et glauque. Dans l’Internet qu’ils veulent créer, l’on pourra tout dire, tout faire, tout vendre, sans limite aucune, sans contrainte aucune. Sur les étals de la World Company, seront vendues des voitures et les machettes qui ont tué des Rwandais ; des fleurs et des crânes des victimes du régime de Pol Pot ; des tableaux et des boîtes de Zyklon B, le gaz qui a tué des enfants dans les chambres à gaz. Business is business ! »

Stop ! Stop ! Stop !

Ne mélangeons pas tout ! Qu’une chose soit claire : les « libertaires » -puisqu’il faut comprendre que c’est ce que l’on est, dès lors que l’on refuse de renoncer à exercer son droit de parole- n’ont rien à vendre ! Les « libertaires » n’ont aucune sympathie pour les géants de la nouvelle économie, pas plus que pour ses nains, d’ailleurs. Le développement du commerce électronique cynique dont Yahoo est l’un des fleurons les menace de dispersion et de disparition. Ce qu’ils défendent, c’est un Internet d’expression où l’être humain n’est pas réduit à un consommateur, où la parole et l’échange désintéressé priment la transaction économique, où les choses ont encore un sens, justement, et échappent au rouleau compresseur indifférent de la marchandisation. La très grande majorité de ceux qui s’obstinent à utiliser Internet comme un moyen d’expression ne demandent pas mieux que de voir démasqués et jugés ceux qui distillent la haine et l’appel au meurtre, sur le réseau ou ailleurs. Mais si la médiatisation du procès Yahoo les exaspère autant, c’est parce qu’ils sentent bien qu’implicitement, elle perpétue le soupçon qui pèse sur eux, et contribue à faire croire qu’ils partagent tous les idées nauséabondes qui apparaissent, ici et là, sur le réseau.

En s’en prenant à eux de manière totalement déplacée et inepte, Marc Knobel justifie dans l’opinion une répression tous azimuts de la libre expression sur Internet : c’est exactement ce dont rêvent des sociétés comme Yahoo. Un Internet aseptisé, entièrement voué au commerce électronique, serait certainement un espace très peu démocratique, où les valeurs que prétend défendre Marc Knobel n’auraient plus la moindre place. La liberté n’est pas sans dangers ; mais, à moins d’avoir des penchants pour le totalitarisme, on n’a pas le choix : ce risque, il faut le prendre. Le prendre, et l’assumer.

Il serait temps d’en finir avec ces clichés qui sont tout sauf inoffensifs, et de passer enfin à autre chose. Combien de verrous sauteront, dans la société, dans la tête des gens, le jour où le sort jeté par les fées Carabosse se dissipera ? Cela laisse rêveur de l’imaginer. Presque aussi rêveur que de penser au nombre de gens qui ont tout intérêt à ce qu’il ne se dissipe jamais...

 
 
Mona Chollet
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> « Internet=nazis », genèse d’un abcès de fixation
25 juin 2003, message de Piotr Siwak
 
J’ai adoré votre article. Je m’intéresse beaucoup à l’informatique et au Net, et je trouve que ce que vous avez dit est très juste. Je vais certainement lire vos autres articles relatifs à ce sujet. Bonne continuation ! :) Piotr Siwak — piotrsiwak@hotmail.com — 06.62.53.21.23
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> « Internet=nazis », genèse d’un abcès de fixation
9 octobre 2002
 
Je ne comprend pas l’acharnement terrible que chacun s’accorde à avoir sur la valeur de ces symboles. J’espère avoir assez de tact pour exprimer cela sans faire de peine à quiconque. Ainsi, une douleur ressurgit à travers un objet nazi, ou une photo d’un enfant nue, sur les gens qui sont sensibles à ce genre de problème, pour des raisons historiques, ou personnelles. Ce sont malgré tout simplement des objets. Nous formalisons une haine enfouies sur des objets. Nous reconnaissons une valeur à certaines formes de représentation. Une croix gammée signifie haine, rage, meurtre, infamie, provocation, honte. C’est si facile de choquer. Le nazisme est une aspiration, un ressentiment, celui qui haït ne guérit pas de sa haine. C’est intangible, impalpable, incontrôlable. La pédophilie est une abomination pour l’enfant qui subit, un traumatisme pour les proches. C’est personnel, horrible et inexplicable. Un objet rassure certainement les gens qui redoutent ce genre de manifestations : il est la formalisation de ça. C’est le stygmate de ces choses imperceptibles et inexprimables. Cela se juge et s’extirpe, s’enlève comme un abcès. L’homme xénophobe prétend qu’il ne l’est pas, que ce sont les autres les fautifs, réclame son bon droit contre celui de ceux qu’il déteste. Il argumente en logique dans la mesure ou il le peut, il s’en convaincra toujours. De lui, on n’extirpera rien. Un sentiment de haine est inaliènable. Ainsi, ce jugement ne sert à rien, car la chose combattue ne s’en trouve aucunement altérée. Si la vente de ce genre d’objet s’arrête ou continue, le poids totale de la haine en mouvement ne se modifiera pas. Je ressent cela comme un vain et négligeable combat. Si c’est le message de haine dans l’objet qu’on pourchasse, si quelqu’un peut prétendre qu’un objet aussi hautement symbolique qu’il soit propage un message de haine, alors ce n’est évidemment en aucun cas aux haineux ou pervers potentiels qu’il s’adresse, (son pouvoir d’endoctrinement entant qu’objet est nul et ne concerne que les déjà convertis) mais aux haïs et victimes en ressentiment. La haine ne se propage donc pas davantage. Ni plus, ni moins.
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> « Internet=nazis », genèse d’un abcès de fixation, elliot ness, 2 décembre 2002

Ci joint votre texte avec toutes les fautes de Français corrigées...

Je ne comprends pas l’acharnement terrible que chacun s’accorde à avoir sur la valeur de ces symboles. J’espère avoir assez de tact pour exprimer cela sans faire de peine à quiconque. Ainsi, une douleur ressurgit à travers un objet nazi, ou une photo d’un enfant nue, sur les gens qui sont sensibles à ce genre de problème, pour des raisons historiques, ou personnelles. Ce sont malgré tout simplement des objets. Nous formalisons une haine enfouie sur des objets. Nous reconnaissons une valeur à certaines formes de représentation. Une croix gammée signifie haine, rage, meurtre, infamie, provocation, honte. C’est si facile de choquer. Le nazisme est une aspiration, un ressentiment, celui qui haït ne guérit pas de sa haine. C’est intangible, impalpable, incontrôlable. La pédophilie est une abomination pour l’enfant qui subit, un traumatisme pour les proches. C’est personnel, horrible et inexplicable. Un objet rassure certainement les gens qui redoutent ce genre de manifestations : il est la formalisation de ça. C’est le stigmate de ces choses imperceptibles et inexprimables. Cela se juge et s’extirpe, s’enlève comme un abcès. L’homme xénophobe prétend qu’il ne l’est pas, que se sont les autres les fautifs, réclame son bon droit contre celui de ceux qu’il déteste. Il argumente en logique dans la mesure ou il le peut, il s’en convaincra toujours. De lui, on n’extirpera rien. Un sentiment de haine est inaliénable. Ainsi, ce jugement ne sert à rien, car la chose combattue ne s’en trouve aucunement altérée. Si la vente de ce genre d’objet s’arrête ou continue, le poids total de la haine en mouvement ne se modifiera pas. Je ressens cela comme un vain et négligeable combat. Si c’est le message de haine dans l’objet qu’on pourchasse, si quelqu’un peut prétendre qu’un objet aussi hautement symbolique qu’il sera propagé un message de haine, alors ce n’est évidemment en aucun cas aux haineux ou pervers potentiels qu’il s’adresse, (son pouvoir d’endoctrinement entant qu’objet est nul et ne concerne que les déjà convertis) mais aux haïs et victimes en ressentiment. La haine ne se propage donc pas davantage. Ni plus, ni moins.

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> « Internet=nazis », genèse
2 avril 2002, message de Thomas Leroyer
 
AL contre Murphy LOI de Murphy "nazi" travail virtuel sans sens. NON payé infini, perdu dans le temps avec un seul but, que la technologie améliore la vie. GRATUITEE du travail ESCLAVAGE MODERNE réponse pour Murphy=AL INternet arme d’espionnage,EXternet en parle. L’hummanitée à l’état d’objet, Murphy. ref/-chef oui chef ! full metal jacket Stanley Cubrick, Samuel Beckett. TOM
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> « Internet=nazis », genèse d’un abcès de fixation
12 août 2000, message de Patrick Cavillac
 

"Il serait temps d’en finir avec ces clichés qui sont tout sauf inoffensifs, et de passer enfin à autre chose....penser au nombre de gens qui ont tout intérêt à ce qu’il ne se dissipe jamais"

Penser à ce nombre ne m’apparait pas important. Une poignée de descendants (directs où par croisement génétique avec quelques grands comis de l’état triés sur le volet ) de nobliaux du 18eme a qui ont aurait, par distraction, calcul où bonté d’âme, oublié de couper la tête lors des "émeutes" de 1789, et qui aujourd’hui n’ont d’autre ressort que la brutalité qu’engendre la peur, retranchés qu’ils sont depuis si longtemps dans un monde qui ne dépasse les limites de leurs phantasmes que pour engendrer des cauchemards Internet n’est qu’un de ces cauchemards. Laissons-les délirer. Je reste persuadé qu’ils ont une "appréhension globale" des limites de leurs délires assez fines pour s’arrêter avant d’avoir la tête au bout d’une pique.

Constat :
-  Internet est l’un des seul moyen de diffusion de l’expression à l’entière disposition de chacun. Constat 2 :
-  sur Internet on ne trouve facilement que ce qu’on ne vient pas (forcement) y chercher ( e-n’importe-quoi-qui-se-vend, etc *) Tout le reste, soit l’immense majorité des contenus, est masqué par la non-présence de ces contenus sur les grands cafteurs du Net : j’ai nommé les moteurs de recherche, ces "machins" qui renvoient plus de réponses au mot "casseroles" qu’au mot "libertaire" ( !)

Une solution : mettre au point LE moteur de NOS recherches. Une autre solution : mettre le mot "casseroles" plus souvent que le mot "libertaire" dans nos métas-tags.

(* a ce sujet : combien d’internautes ont lu cet article sans l’avoir cherché ? :-)

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> « Internet=nazis », genèse d’un abcès de fixation, Off, 15 janvier 2004

(* a ce sujet : combien d’internautes ont lu cet article sans l’avoir cherché ? :-)

-  > je dois avouer que je suis au boulot, je cherchais des éléments sur les "façades respirantes" ( !!! ), et je suis tombé sur cet article, que j’ai lu jusqu’au bout (rare !! ), et auquel je souscris globalement.

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> « Internet=nazis », genèse d’un abcès de fixation, Van, 27 avril 2004
vous vous dites libertaires.. et pourtant la LIBERTE, dans ce qu’elle peut avoir de plus hideux vous effraie, alors qu’elle n’est que la LIBERTE...Apprenez à la respecter, en refusant d’interdire. Que Voltaire vous inspire...
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> « Internet=nazis », genèse d’un abcès de fixation, 15 septembre 2005

Le capitalisme au service de la liberté d’expression !

A la question combien d’âmes ont lu cet article sans l’avoir cherché, je ne donne pas de réponse définitive mais ajoute une voix : je fait partie de ceux-là ! C’est curieux mais je recherchais un support mural pour écran d’ordinateur, et n’utilisait alors internet qu’à des fins commerciales, et j’ai trouvé cet article, fort perspicace au demeurant...la tendance serait-elle en train de s’inverser ? L’utilisation préconfigurée d’internet (le commerce) serait-elle en train de mener à l’essor de la liberté d’expression ? La réponse semble vouloir être négative pour encore quelques années mais la situation me paraît cocace !

Dans le domaine du Nazisme justement, on pourra noter les efforts entretenus par les médias pour écarter nos chères petites têtes blondes de leur écran d’ordinateur en les mettant en garde contre les dangers d’internet et notament du chat. Mais que craint-on exactement qu’ils trouvent dans ces chats ? Bien sûr on parle sans vergogne de leur fragilité d’esprit, on met en avant leur "naïveté naturelle" et on crie au loup contre les "adultes malveillants" (comprenez pédophiles). Mais on oublie souvent de dire qu’un enfant a cette capacité innée de repérer et de trouver telle ou telle personne méchante plutôt qu’une autre (ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants ?), on oublie de laisser le choix à l’enfant et de le laisser apprendre à analyser une situation, car si le danger de voir son fils ou sa fille prise à partie par un perturbateur de manière plus ou moins véhémente dans des salles de discussion ou de se voir adresser la parole par une personne au moeurs plus que douteuses existe bel et bien, il n’est pas immédiat : ainsi ce n’est pas l’enfant qui va de lui-même prendre les clés de la voiture familiale et se rendre à un rendez-vous fixé malencontreusement avec une de ces personnes malhonnêtes. Au lieu de cela on fait l’apologie de la surveillance, on intègre un verrou parental chez AOL, comble du manque de confiance d’un parent (car comme on l’a si bien remarqué au-dessus, sur internet les informations ne viennent pas à nous mais on doit aller les chercher), ou encore on montre à la télévision ce qu’un "bon parent" doit faire pour protéger son enfant à savoir fermer purement et simplement la session de chat sans laisser le moindre choix à l’enfant, sans lui expliquer pourquoi on ne veut pas qu’il discute avec telle ou telle personne et sans même regarder s’il a des amis qui discutent avec lui sur msn (ou autre programme, dans la pub, ce n’est pas précisé) ce qui est un manque total de respect envers la liberté dudit enfant ! D’un point de vue purement pédagogique on appelle cela du "conditionnement", c’est-à-dire que l’on manipule l’opinion des gens dès le plus jeune âge, et, sous prétexte de les mettre à l’abri d’un danger, on tombe de Charybde en Scylla, on les garde bien au chaud sous la coupe d’un autre : l’uniformisation de la pensée par les médias et leur main-mise sur nos esprits, or cette attitude n’est pas sans rappeler des "camps de vacances" pour enfants mis en place en 1936 et bien connus pour leur propension à former des esprits uniformisés et incapable de discerner le bien du mal autrement que par les yeux de ceux qu’on les faisait considérer comme supérieurs et omniscients, vous l’aurez compris je parle des "jeunesses hitlériennes".

À méditer...

Quoi qu’il en soit, merci de m’avoir ouvert les yeux sur bien des points que j’ignorais jusqu’à présent et continuez de tenter d’ouvrir ceux qui sont malheureusement encore fermés.

Bonne chance, Shnyte.

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