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jeudi 12 juillet 2001

La vie point barre

par Max Pétrois

Le Balèze qui était dans le couloir ouvre la porte à la volée. Il tient
dans une main un môme gesticulant et braillant.

- Lache-moi gros tas de graisse. Je sais que Pétrouze est ici.
Le morpion Url. Je saute sur l’occase.

- Oh là mon gars. Je dis en agrippant à mon tour le môme.
Je continue d’expliquer au Caïd et à son nervi.

- Ah oui, scuzi. Ahah, voyez ce que c’est. On est pris par son boulot jusqu’à pas d’heure et on
oublie ses obligations familiales. Mon fiston. Que je dis pour présenter le gamin.
Je lui colle la tête contre ma hanche en l’ébouriffant d’une main.

- Ah, t’es un malin, toi. Tu m’as suivi jusqu’ici. T’inquiète, papa allait partir.
Je tends la main au Caïd qui me la serre dubitativement. Je sors de la pièce
avec Url. Puis du bureau.

Au moment où le ControlZéd du couloir nous tient la porte, on entend un drôle de bruit derrière
nous. Un flash aveuglant de couleur orange dans la pièce du fond. Comme un photomaton. On se retourne,
le gosse et moi. Le Caïd étendu en l’air au dessus du lit, secoué par des spasmes. Il est en phase finale.
En train d’achever sa transmutation. Le Caïd devient le Moloch. Et là, mes lascars, ça va saigner.
Et pas qu’un peu. On fusionne plus, on tue. Il va leur montrer à tous qui c’est le Moloch. A commencer par ces
technopérateurs à qui il va plomber la boitasous en leur revendant du temps-c’est-de-l’argent de
connexion. Même un Zétazunien-en-ligne, y dit que le Moloch, c’est un malfaisant qui fait
rien qu’à l’embeter dans son travail, pour vous dire. Le Moloch y s’en fout, c’est lui qui garde
le tampon à valider les Vélossconnectors comme dans le temps où c’était lui qui te disait si ton
phone y l’était bon ou si il sentait le moisi. Et ce racleux de Vivenzvi, y croit pas les avoir
à l’oeil ces cartofiches que le Moloch a mis au point avec Bazdon depuis des lustres. A l’O.R.T.F. -
l’Office de Régulation de Tous les Fils à communiquer dedans - il lui fait un vigoureux bras
d’honneur pour la BoucleLocal. Eh oh, elle va pas lui apprendre son métier. C’est lui qui régulait
avant l’O.R.T.F. Avant quand y avait que lui, le Moloch. Et y pas de raison que ça change, qu’y se dit.
D’ailleurs, il fait un monstrueux bras d’honneur à tous, technopérateurs, à l’O.R.T.F., aux
connectépipoles. Il a été ton présent, il sera ton futur. Tu voudrais y échapper que tu pourrais
pas. Où que tu sois dans Babelouèbe, il y sera. Et comme il ne doit en rester qu’un. Souris, mon
gaillard, te vlà en plein dans la vie que le Moloch t’a créée.

Dans le couloir, le gamin me dit :

- C’est au sujet des cartes povékon que vous m’avez données.
Z’êtes un malhonnête, Msieur Pétrole...

- Oui, ben, on en reparlera dehors. Je lui rétorque du coin des lèvres.

Je presse le bras de Url pour lui faire accélérer le mouvement. Je
sens les yeux de l’homme
de main aux gros bras me brûler le dos. Vindieu, jamais vu un couloir aussi long. La cage
d’escalier. Hop, avec le morveux, on descend quatre à quatre. Je refourgue mon magnétobadge sur
le comptoir du vigilant de l’accueil. On sort. Ouf. De l’air frais.

L’affreux se lève de son sommier en feraille. A poil qu’il est, le gaillard. Tout le corps
forgé à la force de la machine à fabriquer du muscle. La barbaque ferme et le poil ras.
Il allume son groupe électrogène. Il se dit qu’il a eu une riche idée de venir s’installer dans
la cave de cet hôtel à l’abandon. La loupiote de la pièce où il vit grésille et s’allume
faiblement. Il se fait du kawa en faisant bouillir une casserole d’eau sur un réchaud. Assis à
sa table en formika, il sirote son bol de cafémémé. Il relit l’ordre de mission tout en buvant
une gorgée. Encore un taf bien payé. Vite torché. Pour couper court à des gamberges inutiles,
il va se foutre sous son tuyau d’arrosage d’eau froide. Décrassé, il enfile ses loques. Toujours
les mêmes. Noires. Rangers. Pantalon. Chemise. Veste. Pardessus. Bonnet. Lunettes. Il vérifie
son matos avant de sortir. Son flingomatik. Son chargeur à bastos. Son doug-doug. Il éteint en
sortant. Il relit son ordre de mission pour l’adresse. Le tampon du gouv.fr n’est même pas
encore sec.

On avance sur le Gartakaiss en direction de mon autoroul.

- Comment t’es venu jusqu’ici ? que je demande au gosse.

- Je me baladais avec mes potaux histoire de trouver des pièces détachées.

- Des pièces détachées ?

- Oui, enfin des pièces qui se détachent. Héhé. Dans ces zones taxépro, y en a plein. Y en a
qui aboulent les biftons pour... Enfin bref. Je zieute votre autoroul. Bingo. Le mec au Povékon.
Je leur ai demandé de me lacher là. Dis donc, Msieur Pétoire, vous êtes un truand. Même avec
trois cartes que vous m’avez balancées, on a pas une carte Migidon. De la totale daube.

Je jette un oeil sur ma montre en ouvrant la porte de mon puissant véhicule.

- Bon, écoute, on va aller chez un de mes potes. Il tient un troquet et il vend aussi ce genre
de truc. T’en auras des vraies comme ça.

Le môme en s’installant à coté de moi, me demande, intrigué :

- C’était qui le Mahousse dans le bureau ?

- C’est assez long à expliquer. Je fais en démarrant.

Le mec au pardessus noir arrive à destination. La petite cité est silencieuse. Il observe les
environs. Vu l’heure matinale, c’est peinard. Personne à l’horizon. Le gaillard repère un coin
tranquille entre les haies. Le camouflage, ça le connaît. Pensez, une fois, il est resté cinq
heures dans la boue pour attendre sa cible. Aujourd’hui, il s’accroupit dans l’herbe. Enfile ses
gants. Sort son flingomatik. Y visse son doug-doug au bout. Ouais, vraiment un taf vite
torché que ça va être. Comme il les aime. La routine quoi. Y a pas à se casser la tête. Le plus
délicat, c’est de les ramener à la tombée de la nuit. Et de les finir dans la grosse cuve d’acide
de la cave. L’effaceur du Gouv.fr fixe la porte d’entrée de la maison. Et il attend.

La porte de « l’Absinthe guillerette » fait DilingDiling. Je salue la compagnie.
Je serre la paluche au gars Mulot et passe ma commande. Un kawa format familial et un chocolat
du même gabarit accompagné de trois sachets de Povékon pour Url.
Je laisse le môme aux prises avec les tites vieilles vissées sur leur siège de la table
du fond. Elles trouvent que vraiment c’est un gentil garçon.

- C’est ton fiston ? Me demande Raoul en lustrant ses pompes à bière.

- Non, un gosse de ma cité. Je réponds en piquant un croissant dans la corbeille du comptoir.
Il m’avait déjà dépanné une fois, rapport à mon frigogidaire. Paf, je tombe dessus en revenant
du boulot. Et là encore, il me sort d’une embrouille.

- Tu bosses la nuit, maintenant ?

- Oui, enfin, une intervention, quoi.

Et je tape la discut avec mon poteau tandis que le gamin se marre avec les ancêtres confites
comme des cerises. Au bout d’un temps chacun rentre chez soi. Je fais signe au gamin sur le
trottoir et m’en retourne à mon logis.

Babelouèbe se barre en douille, que je me dis. L’autre, là. Le caractériel. Le Moloch en peut
plus de s’étendre. De se répandre. Ah, c’est un furieux dans le genre. Le seul élément de concurrence,
nao, c’est plus la compétence, c’est le pognon. Le topcontenu à forpotentiel, c’est le
basikogames à Mobilophones. Le bon vieux basikogames de dans le temps. Le temps d’avant
Babelouèbe. La nouveauté, c’est juste une question de génération. Suffit d’attendre. Du Pornawak
grandeur nature. Le gars Amazon Lecter a fait péter la plus-value en revendant son échoppe mais
en disant bien dans les niouzpapers spécialisés que la néoconomie, c’est de la daube. L’Eurorebellion
à crié au loup à cause de la Psykozmachine du gov.com mais finalement elle va construire
la sienne. Enfin plein de clowneries dans le genre. Celui qui a ralenti un peu la cadence, c’est
Neomarket Crugger, juste parce qu’il y a moins de vocations de ouinneur. Plutôt que de leur
caterpilonner systématiquement la tronche une bonne fois pour toutes, il revend leurs organes.
Y en a plein que ça intéresse, les sitaforpotentiel. A commencer par les technopérateurs. Du fait,
il a pu se faire construire une petite maison à la campagne. Avec une grosse cheminée, comme ça il
peut inviter des amies.

Une fois arrivé chez moi, je me déleste de mon blouz et prévois
d’aller m’écraser un moment dans mon sakaviand. Histoire de récupérer de la lucidité pour rédiger mon
rapportronique à mon Bigchief adoré. On sonne. Un peu intrigué, je vais voir.
J’ouvre la porte. Un immense gaillard en pardessus noir. Bonnet et lunettes noires.
Il articule juste : « Léon, régulateur » en tendant un bras vers oimbibi.
Au bout, un flingomatik de concours rallongé d’un doug-doug. Je comprend que je ne survivrai
pas à mes parents.

Doug. Doug. Et je reçois le plancher dans le dos.

 
 
Max Pétrois
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