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Liberté, Egalité, Fraternité : Réprimés

par Bug Brother
 
Les belles valeurs et les bons sentiments de l’internet reposaient sur un sentiment de liberté, d’égalité et de fraternité. On partageait nos connaissances et on faisait croitre le réseau. Aujourd’hui, il s’agit semble-t’il de surveiller, réprimer, réguler... Qu’est-ce qui s’est passé ?


-  Pourquoi toutes ces start-ups font-elles leurs pubs sur cette pseudo-révolution digne de 1789, Marx, la Libération, Gandi, mai 68... permettant à tout un chacun d’avoir accès à toutes les richesses du monde et de pouvoir s’exprimer en toute liberté, tout en nous faisant signer des contrats les déchargeant de toute responsabilité en cas de bugs divers et variés, virus, trous de sécurité et « diligences appropriées » ?
-  Comment font-elles pour nous rendre libres tout en développant des outils de traçabilité, profiling, marketing ciblé et publicités personnalisées permettant d’affiner leurs fichiers clients ?
-  Pourquoi les sociétés commerciales portent-elles beaucoup plus facilement plainte contre leurs détracteurs quand ils s’expriment sur l’internet plutôt qu’ailleurs ?
-  Pourquoi les représentants de l’état de droit, qu’ils soient policiers, juges ou politiques, parlent-ils toujours de cybercriminalité, des pédonazis, de cyberterrorisme et des « abus » de l’internet pour justifier leurs comportement liberticides ?
-  Quels rapports existent-ils vraiment entre les grosses multinationales développant les outils de contrôle (filtres, labels, softs et hards de surveillance domestique ou militaire), les lobbies religieux, « familiaux », conservateurs et industriels prônant l’autorégulation de l’internet et les représentants civils ou policiers de l’état qui ne rêvent que de régulation, et de renforcement de l’arsenal juridique ?

« L’e-commerce est une question de confiance »

...nous disent start-upiens et start-upiennes du monde entier, unis dans une même libre-concurrence du marché fort spéculative.

La confiance est le moteur du commerce électronique, serine à longueur de colloques, rencontres, petits-déjeuners, articles, interviews, conférences, auditions et levées de fonds ces commerciaux qui jouent avec nos ordis. Le principe est simple : un commercial, un jeune loup et/ou un cadre sur le retour, ont un jour une idée. Souvent, ça se passe le soir dans un bar, une soirée genre first tuesday, un colloque professionnel ou à la pause café. Le climat doit être cordial et, comme il est question d’internet, chacun met ses compétences au service des autres. Il suffit d’une idée, ou d’un contact, et comme la mode est à la nouvelle économie, nouvel opium des investisseurs, start-upiens et start-upiennes bénéficient en masse de la crédulité de certains financiers. Le problème, c’est que leurs services consommateurs laissent généralement à désirer : de toute façon, ils misent surtout sur leur IPO (introduction en Bourse) et la plus-value qu’ils feront quand ils revendront leur site.

En plus, ils ont souvent une sécurité informatique qui laisse franchement à désirer. Qu’il s’agisse de bases de données accessibles d’un simple clic (voir la somme d’articles de l’ami Kitetoa), de fichiers clients (le nerf de la guerre) ou de cartes bancaires (son arme) : heureusement, ce sont généralement les assurances et les banquiers qui doivent rembourser, et pas les clients. Des clients qu’on trompe énormément : on veut vous vendre du vent, on met plus d’argent dans la pub que dans le « service », et on vous dit que les « pirates » attaquent et qu’ils sont méchants. Alors que nombre de sites sont vulnérables, car buggués, que le nombre de failles de sécurité ne cesse d’augmenter et que la majeure partie des sites n’ont pas de véritable responsable sécurité. Les vrais « pirates » de l’internet, ce sont ceux qui vous volent votre liberté en vous demandant de leur faire confiance, avant de vous laisser tomber comme un kleenex dans leur fichier client. Peu importe que Wanadoo répare la faille de sécurité qui permet à quelqu’un d’ »avisé » de pouvoir lire les mails de n’importe lequel de ses abonnés... l’important est d’avoir un maximum de clients. En plus, ça ferait fuir ces client d’avoir deux clics à effectuer, même si c’est pour sécuriser ses données (source : Pirates Mag’). Microsoft vend bien depuis des années des produits complètement buggués, ou buggables à merci, qui équipent la quasi-totalité du marché. Elle est là la cause des virus : un virus ne peut se répandre si l’on a un système de défense (immunitaire, ou informatique).

Et il ne s’agit pas d’être sécuritaire, mais de savoir se protéger : on met bien des capotes quand on n’est pas sûr... Vous lisez souvent les contrats qu’il vous faut accepter (cliquez là :) avant d’utiliser un logiciel, ou d’effectuer un achat en ligne ? Les start-ups sont généralement sûres d’elles et leurs contrats ont généralement tout prévu, même leur immunité en cas de bug, de retard, de panne, de crash, de perte, de destruction ou de vol. Vous n’êtes immunisés que contre eux, pas contre les « dommages collatéraux » qu’ils provoquent. Faites-nous confiance, nous disent start-upiens et start-upiennes. Sauf que c’est surtout pour profiter du nouvel opium des financiers, quitte à ne traiter les internautes que comme des n°. N° de carte de crédit, de téléphone, d’adresse IP (votre identifiant informatique sur l’Internet), nom, prénom, adresse, profession, âge, sexe, catégorie socioprofessionnelle, niveau de revenu, achats précédents, sites visités, préférences clients. Le business des bases de données comportementales et des croisement de fichiers ne cesse de se développer : quoi de plus naturel, dans une économie de l’immatériel, que de se revendre des données ? L’économie de l’immatériel, ce sont aussi des actions qui volent au gré de la vitesse de la lumière, la vitesse de la lumière qui mène les bits de place boursière en place boursière, et de là sur les écrans internet des grands méchants loups et puis des apprentis petits porteurs. L’internet n’est jamais fait que de bits, des 0 et des 1, et nous ne sommes jamais pour eux que des numéros. Sauf que quand ils se revendent, ou croisent, leurs fichiers clients, c’est [Big Brother Business qui pointe son nez. Dire qu’on voulait juste pouvoir s’échanger des données, des fichiers, des idées...

« Il faut endiguer le trop-plein de cybercriminalité »

...nous disent services secrets et forces de l’ordre du monde entier, unis dans une même égalité toute répressive.

Le problème, avec les forces de l’ordre et les services de renseignements, c’est qu’ils sont très matériels. Un n° ne leur suffit pas, bien qu’ils ne rechignent pas non plus à vous ficher, identifier, surveiller, espionner : mais ce qu’ils veulent surtout, c’est le bonhomme ou la bonne dame qui est derrière l’écran. Si le business se contente de surveiller vos consommations et de réclamer votre signature (mot de passe, ou « cliquez là pour accepter les conditions »), nos amis les représentants de la loi, et de l’ordre, se contentent de surveiller leur « clientèle » et de vous demander vos papiers. Sauf qu’avec l’internet, il leur prend de drôles d’envies, un peu comme si, pour choper les pédophiles, les nazis et les dealers, ils commençaient à demander leurs papiers à toute personnes descendant dans la rue avant de lui refiler un identifiant unique qui va suivre tous ses mouvements, tout en la vidéosurveillant tout le temps. Ce qui se passe d’ailleurs de plus en plus dans les espaces « propriétaires », sociétés privées et administrations publiques qui, raison de « sécurité » oblige, nous fichent et filment (voir le collectif lyonnais Non à Big Brother). Alors que les espaces « libres » et non surveillés se font de plus en plus rares, les atteintes à notre vie privée sont elles de plus en plus fréquentes : en plus, les forces de l’ordre exigent de plus en plus d’avoir accès aux fichiers clients des sociétés privées. L’ Angleterre vient même de décider de faire pareil que la Russie du Sieur Poutine en connectant directement les fournisseurs d’accès à l’internet aux services secrets, qui sont censés tout surveiller, juste histoire de pas laisser passer les mails terroristes, pédophiles, dealers, nazis, etc., et de vérifier éventuellement qui va visiter quoi, quels sites et quand...

Nombre de services secrets profitent ainsi d’un vide juridique, ou bien de jeux de lois, qui leur donnent le droit d’essayer d’écouter tout ce qui se dit et s’écrit, toujours en quête de terroristes, de trafiquants d’armes et de secrets industriels ou militaires. Et pour pouvoir effectuer ce travail correctement au vu de la densité et de la complexité du réseau informatique, le plus simple est encore de l’embrasser dans sa totalité, et puis de faire le tri. L’internet étant d’origine militaire, ce que l’on appelait le complexe militaro-industriel en a profité pour créer sa propre Toile, lançant des satellites militaires (très chers, et top secrets) pour écouter les satellites civils (mais privés, et très chers). Et comme tout ce beau monde doit bien manger, et que tous les militaires sont fidèles à leurs patries, ils ont bien évidemment construit leurs propres Toiles plus ou moins nationales et plus ou moins enchevêtrées, l’essentiel étant que les militaires aient leur beaux joujoux, de toute façon c’est double bénèf’ pour les industriels. Ainsi, ils peuvent ratisser large, et de plus en plus d’argent est investi dans des techniques permettant de surveiller de plus en plus de gens, un peu comme si des araignées voulaient empêcher leurs rejetons de faire leur propres toiles au-delà du bac à sable. En l’occurrence, leurs rejetons c’est nous et nos toiles ce sont le web, l’email, le chat, IRC, FTP... : liberté de circulation et d’expression, pas de frontière ni de contrôle, et surtout pas au faciès. Mais si la majeure partie du tout-venant passe entre les mailles de ces filets, il reste toujours quelques petits cailloux, grains de sable non-conformes aux standards du marché, qui se retrouvent coincés.

Comme il faut bien justifier tous ces réseaux de surveillance globale, et leurs budgets colossaux, le plus simple est encore de jouer avec la peur des gens. Une vulgaire panne informatique bloquant quelques heures durant quelques stars médiatiques de la nouvelle économie ? On va vous dire qu’il s’agit de cyberterrorisme, même si ce n’est jamais que l’équivalent d’un gros bouchon causé par un accident, ou une manif’, et MafiaBoy, 16 ans au compteur, se voit inculper de 46 chefs d’accusation (on attend toujours les preuves, d’ailleurs). Un virus qui contamine des millions d’ordi ? Il s’agirait là d’un cas caractérisé de cybercriminalité, et non d’un défaut de fabrication du produit causé par l’incompétence du constructeur, de toute façon protégé par son immunité (qui a porté plainte contre Microsoft au moment d’ILOVEYOU ? L’auteur du virus, lui, est condamné d’avance : son pays a fait modifier ses lois de toute urgence et a promis aux Etats-Unis de le punir très sévèrement). Tremblez, bonne gens, sur l’internet y’a tout plein de méchants !

« L’internet ne doit pas être un espace de non-droit »

...nous disent hommes politiques et gouvernements du monde entier, unis dans une même fraternité régulatrice.

La surveillance globale commence donc par le petit cookie implanté à l’insu de votre plein gré dans votre ordi, pour finir par des atteintes à votre vie privée émanant de services secrets étrangers. Mais calme, s’agit pas non plus de faire dans la parano exacerbée. Le problème, c’est ce climat de surveillance qui s’installe, et que l’on cherche à vendre à tout prix aux internautes comme étant « normal », mieux : pour notre bien à tous. Que le business cherche à faire valoriser son portefeuille de fichiers clients quand les divers services de police et de renseignements cherchent à ficher tous les gens, le tout avec des airs de bonnes soeurs qui ne font ça, bien évidemment, que pour le bien-être de leur prochain, devrait a priori faire réagir nos chers hommes et femmes politiques à qui l’on fait, d’ordinaire, rarement avaler des couleuvres sans confession : a priori, ils sont là pour garantir nos libertés, mais a priori seulement.

Prétextant une invasion de pédonazis dealers qui, en plus, font dans le blanchiment d’argent, ils veulent nous encadrer et nous ré-éduquer, comme de petits enfants qui, après avoir fait joujou dans le bac à sable, même surveillés par toutes ces Toiles d’araignée et occupés par tous ces services « gratuits », seraient encore à mater. Ainsi, en France, pour être anonyme, il faut désormais décliner son identité. En Angleterre, ils en sont arrivés à vouloir connecter tout l’internet aux services secrets. Ca s’appelle la RIP Bill. Ca veut pas dire Rest In Peace (Repose en paix, sur les tombes), mais Regulation of Investigatory Powers, et c’est une transposition du régime des écoutes légales à l’ère de l’internet. Sauf que surveiller tout l’internet, et donc tous les internautes, n’a rien à voir avec la mise sur écoute de tel ou tel individu en particulier. Mais il s’agit de « régulation », et c’est le seul moyen qu’ils aient trouvé d’accéder au vaste monde de l’internet : la majeure partie d’entre-eux n’a jamais tâté de la souris et ne sait pas comment ça marche, ni de quoi ils parlent. L’ancien directeur des communications électroniques stratégiques du ministère de la défense anglais vient ainsi de sortir un mode d’emploi simple et pratique permettant à tout internaute d’échapper à la RIP Bill en toute légalité, après que la quasi-totalité des professionnels de l’internet, des associations de défense des droits de l’homme, des médias et journalistes, et même la Chambre de Commerce anglaise, aient tenté, en vain, de faire revenir le gouvernement britton sur son projet de loi.

Si cette incompétence manifeste n’est pas du ressort des seuls politiques, tout comme les start-upiens et start-upiennes sont à l’écoute de leurs clients et les « cyberflics » garants de l’ordre dans la cité et de la paix des ménages, nos élus se sentent investis d’une mission (inter)nationale, car représentatifs des citoyens. Pas des citoyens du réseau des réseaux, non : de ceux qui ont des papiers faisant d’eux des gens de telle ou telle nationalité, question de patrie donc, mais pas de liberté, d’égalité ni de fraternité. Si nombre d’entre tous ces gens qui pensent pour nous ne comprennent rien au fonctionnement de l’internet, c’est pas non plus forcément beaucoup plus reluisant du côté des simples citoyens, et notamment de ceux qui n’y ont pas accès, à l’internet. La propagande sécuritaire est telle que toutes ces araignées, relayées par la majeure partie des médias, parviennent à faire bouffer des couleuvres à la majeure partie de la population et à longueur de journées. Le tout en vue de créer des lois spécifiques à l’internet, mettant la puissance de la technologie non pas au service des gens, mais dans la gueule des loups, de ceux qui veulent faire de l’internet un vaste supermarché (où tous nos comportements sont prévus, encadrés, surveillés, fichés), un espace privatisé (mais où il faut décliner ses papiers à des privés avant d’entrer) censé garantir la liberté d’expression (« tout comportement non-conforme entraîne la fermeture du site »).

L’internet n’est pas un espace de non-droit, par contre, il est de plus en plus soumis à un régime de semi-liberté : nous y sommes présumés coupables, tout simplement.

 
 
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