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Internet et vie sociale

Internet au quotidien

par Robin
 
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Internet n’est plus remis question. Le Réseau mondial est même considéré comme un acquis. Loin des hauts débats de tout genre, internet a perdu tout simplement sa majuscule et est devenu un outil voué aux contingences humaines. A la fin de la modernité, où l’individu vit dans une société fragmentée, il s’agit ici de mettre à plat quelques réflexions sur internet et la vie sociale. Bref, vivre internet au quotidien.

L’Internet a perdu sa majuscule et est devenu internet. Le Réseau est désormais pris pour acquis, tel qu’il est n’est plus médiatisé comme un objet magique. Les méls ? Une communication courante, de tous les jours. Les pages personnelles ? L’internet n’est pas une mais plusieurs selon l’humeur du moment. 336 millions de personnes en ont utilisé internet en 2001 en Amérique du Nord et en Europe [1]. Soit 32.5% de la population totale. Mais, malgré qu’elles soient quelque peu révélatrices, ces statistiques n’ont qu’une valeur relative. Car internet est d’abord humain. Les milliards de signes qui défilent dans les tubes proviennent d’abord d’individus vivant dans une certain cadre social. Bref, le Réseau et la vie sociale, en tant que shémas d’interactions entre individus ou groupes [2] sont intimement liées. Il s’agit ainsi de vivre quotidiennement internet qui s’inscrute dans la vie quotidienne.

Piège technologique

Certaines théories, analysant internet et vie sociale, ont été bâties au sein des fragiles murs du déterminisme technologique. Des technopists ont découvert internet en tant que fort levier de transformation sociale, vers une totale libération de l’individu sous-entendue par la commune expression ni Dieu, ni Maître. Déjà, les théoriciens de la cybernétique, tels Shannon et Wiener, s’étaient évertuer à prouver l’idéal communication par sa qualité technique. Plus tard, dans les années 70, Daniel Bell avait annoncé l’avénement de la societé post-industrielle centrée désormais autour du savoir, de l’information [3]. Il avait été déjà précédé par Machlup en 1958 et Porat en 1970. Pour dire que cette annonce de la société d’information, fomentée par les avancées technologiques, a constitué un riche terreau pour d’autres révélations technopistes. Ainsi, en 1990, Poster pense qu’internet, comme le langage et l’imprimerie, va conduire à de profonds changements dans la société [4] ; Dyson et Turkle respectivement posent leurs arguments sur l’échafeau d’un nouvel âge de l’information [5]. Ces quelques exemples illustrent la confiance aveugle donnée aux avancées technologiques.

Or, internet n’est pas une simple technologie mais une pratique structurée autour d’un contexte social. Par ce biais, internet ne peut être plus seulement auréolé ou voué aux gémonies, selon l’humeur du moment, par une certaine élite. Le Réseau est en effet passé du "monde des magiciens au monde des gens ordinaires utilisant de manière routinière internet en tant que partie intégrante de leurs vies" [6]. Internet n’est plus ce moyen révolutionaire pour bouleverser l’Ordre du Monde mais un simple moyen de communication. On envoie un email à son ami en voyage en Thailande tel qu’on allumerait la télé pour regarder le journal de 20 h ; on scanne les photos pour sa famille ; on tchatche pour discuter de la sortie du dernier film en salle ; etc. Quoi de plus normal ! Internet participe à la vie sociale, à sa banalité. Et d’un autre côté, la vie sociale participe aux développements d’internet, à sa banalité.

Une banalité complexe

Mais cette banalité, par son rapport interactionnel, se révèle complexe. Le besoin de communiquer, presque de manière frénétique, reflète la perte de repère pour l’individu à la fin de la modernité. L’incertitude et l’instabilité, qui caractérisent tant cette fin de modernité [7], donnent à internet la force de la certitude et de la stabilité. Si simple que cela ? Pas si sûr. En tant que phénomène social, internet, s’incruste dans une société qui se structure peu à peu autour de multiples réseaux, délaissant les formes traditionnelles de communauté. On ne choisit plus ces amis sur la porte du pallier, dans ses relations de travail mais selon ses propres intérêts. Comme Castells [8]l’a analysé, le réseau est par nature imprévisible, dynamique et ouvert. Dans cette nouvelle morphologie sociétale, de nouvelles interactions sociales ont amené à redéfinir le sens de la communauté.

Les technopists ont encensé cette "communauté virtuelle". Une virtualité qui serait synonyme de la réalisation de l’idéal communicationnel, échappant aux contraintes et disparités sociales de la réalité. Si internet a permis la création de certaines nouvelles formes sociales, il n’existe pas pour autant d’échappatoire à la réalité quotidienne de la vie. La communauté, du mot latin communicare ("établir une communauté"), est étroitement lié au projet sociétal de communication et est essentiellement fondé sur l’imaginaire. Que ce soit au niveau de ces frontières, de sa souvereineté et de l’identité de ses membres [9]. Ainsi, les citoyens sont virtuellement égaux dans une démocracie et internet a réinforcé les traits de cette abstraction, de cette virtualité.

Néanmoins, internet est bien ancré concrètement dans notre vie de tous les jours. Le degré d’abstration, observable au niveau communautaire, n’enlève pas moins la pertinence de la quotidienneté de ce phénomène social, internet, caractérisé par son hyper-flexbilité et hyper-interactivité. Et cette vie que chacun vit consciemment ou non est devenue fragmentée, un non-sens. Cette rationalité qui tenait tant à la modernité - pensons notamment à Weber et à son concept de "désenchantement", semble s’effacer face à la puissance de l’irrationnel. Par exemple, l’autorité des experts, de ces agences externes ne brille plus autant et est même mise en doute. C’est bien à la fin de la modernité que nous vivons, période durant laquelle la société est en train d’éclater en mille morceaux. Dans ce contexte, internet n’arrive pas en sauveur des temps postmodernes mais, par sa pratique sociale, constitue une opportunité.

Impuissance de l’individu ?

Une opportunité, comme le souligne Slevin dans son ouvrage [10], qui permet à l’individu de se frayer un chemin au sein de cette société fragmentée. Selvin identifie donc quatre stratégies, dont trois méritent d’être soulignées. Un, il s’agit d’utiliser internet au sens d’une participation active de l’individu. Deux, l’individu peut donner se réapproprier un sens à sa vie par les "open souces" au sein du Réseau, par cette ouverture à la Connaissance. Trois, il peut se constituer des marques (par exemple la création des liens favoris sur la page d’accueil), avoir une certaine routine pour faire face à l’incertitude de la vie quotidienne. Bien sûr, chacun peut se réfugier dans une bulle confinée, solution facile et tant courante. Prendre le contrôle n’est pas une tâche aisée mais c’est à ce prix que la liberté, tant adulée lors de l’avénement d’internet, peut être pleinement vécue. Shapiro [11]affirme ainsi qu’internet nous donne la possibilité de transformer fondamentalement nos vies.

Mais que ce contrôle, par ces différentes stratégies, ne soit pas idéal ! Internet est ancré dans notre vie quotidienne, devenue irrationnelle, et c’est dans cette vie quotidienne que nous puisons les ressources afin d’avancer vers un but qui tient à chacun. Que ce soit à la maison, au travail, dans un cybercafé, internet n’est plus devenu un sujet de discussion à la mode, cet objet magique idolé par de virtuels thuriféraires, mais une pratique sociale commune à tous. Ne parlons alors plus de "fossé numérique" mais de "fossé social". Ne parlons plus de "l’internaute", tel un être numérique, mais de "l’individu’ communiquant au sein d’un groupe social. Car internet est la société et la société est internet. Et peut-être que la ’virtualité’ d’internet est plus réelle - socialement du moins - que cette ’réalité" de tous les jours qui nous apparaît si virtuelle.

 

[1] Haythornthwaite and Wellman, 2002, Haythornthwaite, Caroline, and Wellman, Barry (eds), "The Internet in Everyday Life : An Introduction" : Draft of chapter to appear in The Internet in Everyday Life, Oxford : Blackwell Publishers, Fall 2002

[2] Giddens, 1997, "Sociology", London : Polity Press : 585

[3] 1973, "The Coming of Post-Industrial Society : a Venture in Social Forecasting", New York : Basic Books

[4] Poster Mark, 1990, "The Mode of Information : Poststructuralism and Social Context", Cambridge : Polity Press in association with Basil Blackwell

[5] May, Christopher, 2002, "The Information Society : a Sceptical View", Cambridge : Polity Press

[6] Haythornthwaite and Wellman, 2002, op.cit. : 3

[7] Chaney, David, 2002, "Cultural Change and Everyday Life", New York : Palgrave ; Slevin, James, 2000, "The Internet and Society", Malden, MA : Polity Press

[8] 1996, "The Rise of the Network Society", Cambridge, MA : Blackwell Publishers. ; 2001, "The Internet Galaxy : Reflections on the Internet, Business, and Society", Oxford ; New York : Oxford University Press

[9] Anderson in Slevin, 2000, op.cit. : 93

[10] 2000, "The Internet and Society", Malden, MA : Polity Press

[11] 1999, "The Control Revolution : How the Internet is Putting Individuals in Charge and Changing the World we Know", New York : PublicAffairs

 
 
Robin
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étudiant (passion : journaliste sur Internet)
 
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Internet et rationalite
25 octobre 2002, message de Mathieu
 

Bravo pour cet article intéressant, qui montre bien combien la « révolution Internet » est en fait un processus lent et général, qui reprend les cadres antérieurs.

Cependant, j’aimerais avoir plus de détails sur l’idée que notre vie quotidienne devient de plus en plus irrationnelle. La « rationalisation » des tâches, des processus et de la gestion constitue une antienne du management. Certes, je reconnais que les salaires des vedettes, quel que soit leur domaine, peuvent sembler extravagants, mais les travaux en économie sur la rationalité limitée (Herbet Simon) peuvent expliquer ces rémunérations non pas comme des « folies », mais comme la réponse rationnelle aux incertitudes inhérentes à leur marché (art, sport, etc.). On peut voir à ce sujet le livre de Benhamou, Économie du star system , chez Odile Jacob.

À ce titre, internet serait ambivalent. D’une part il rationnalise un certain nombre de tâches et de communication, en supprimant les délais techniques du courrier écrit ou le caractère éphémère des communiucations téléphoniques, mais d’autre part il fournit une caisse de résonnance aux bruits et rumeurs sans fondement.

Je te rejoins néanmoins sur l’idée que c’est un espace privilégié de projection des fantasmes, puisqu’on peut, sous certaines limites, s’y donner le visage qu’on veut (tien, çe me rappelle un magna, Serial Experiments Lain, ça).

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> Internet et rationalite, Robin, 31 octobre 2002

Merci Matthieu pour ton precieux et interessant commentaire. L evocation de la theorie de Simon sur la rationalite limitee demeure pertinente mais, je pense, que du point de vue economique. Car mon analyse se veut plus sociologique (ce qui n exclut pas bien entendu de prendre en compte les fondements des sciences economiques) avec un individu vu par rapport a la societe (de par son statut et sa position). Ainsi les irrationalites ne sont pas incompatibles avec le processus de rationalisation, observe au sein des entreprises, puisqu elles sont par essence culturelles et non economiques. Et la je prends la theorie de David Chaney ds son livre ’Cultural Change and Everyday Life’ : aussi faut-il se focaliser sur la culture en gal (de la tv au repas de famille) afin de percevoir la fin de modernite caracterisee par ces irrationalites. Mais ce n est pas simple et c est tt a fait contestable. Le point essentiel que je voulais appuyer est qu internet est trop souvent vu en une technologie revolutionnaire en soi alors que c est par sa pratique sociale qu internet est vecu et constitue alors un potentiel changement pour la societe.

PS : mille excuses pour les diverses coquilles glissees dans mon article...

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