Agressions verbales et méthodes marketing musclées, la pré-campagne de lancement en France du film japonais « Ring » révèle le nouveau visage insidieux de la publicité on-line.
Distribué par Haut et Court, Ring, film japonais de 1998, sera diffusé en VO et en VF sur une centaine d’écrans de cinéma français à compter du 11 avril prochain. Multidiffusé lors de nombreux festivals fantastiques, Ring est précédé d’une aura exceptionnelle auprès de nombreux fans du genre.
Exceptionnelle, mais sans doute pas suffisante aux yeux de ses promoteurs français qui viennent d’engager ces derniers jours une pré-campagne de lancement à l’envergure « inédite » sur le territoire hexagonal, lorgnant fortement en direction de la référence (publicitaire) américaine Blair Witch et de l’incroyable phénomène de bouche-à-oreille ayant précédé la sortie sur les écrans de cette blague de potaches cinématographique.
Ces derniers jours, quelques internautes (soigneusement ciblés selon leur attirance pour les films d’horreur, dixit Allocine) ont ainsi reçu un premier mail au contenu agressif et volontairement intrigant, transmis par un expéditeur partiellement anonyme.
Quelques paires d’heures plus tard, nouvel envoi de titi@212.208.179.3. Désormais, ce sont plusieurs centaines d’internautes à qui se destine le message, amateurs de cinéma et journalistes soigneusement sélectionnés sur les fichiers de Studio Canal.
« Alors, ça va, t’es tranquille chez toi ? Tu te sens à l’abri ? Et ben c’est pas le cas de tout monde, regarde, moi j’ai bien bossé, j’ai récupéré des webcams... y’en a qui se tiennent plus... va voir »
« J’ai pas suivi là, t’as prévenu tes potes ? T’as pas compris comment ça marchait la saisie dans le champs ou quoi ? Parce que j’ai pas l’impression que t’aies prévenu grand monde... »
« C’est leur dernière chance tu sais, il te reste pas beaucoup de temps, plus tard tu sera plus en état de le faire... »
Le message (non retouché) renvoie incidemment vers une page à l’URL dissimulée (qui s’avère être l’hébergeur Marcireau.fr) où vidéos, photos et bannières dignes d’une page perso de mauvais goût accueillent l’internaute à la curiosité attisée, pour ne pas dire enflammée : non signé, le mail s’apparente fortement à un spam massif. Quelques heures après l’arrivée du message, les providers ne tarderont d’ailleurs pas à recevoir les premières demandes d’exclusion de l’expéditeur.
Celui-ci n’est cependant pas un novice de l’Internet. Agissant pour le compte de Haut et Court, Neuroactive.fr contacte avec célérité les providers, puis les destinataires du message n’ayant pas goûté la « plaisanterie » publicitaire - puisqu’il s’agit bien ici de publicité.
« Aucune adresse n’a été spammée », assure le concepteur. « Toutes les adresses proviennent de fichiers dûment enregistrés ».
Sur le site Internet incriminé, certains internautes soupçonnent la supercherie, d’autres s’emballent pour cette opération rondement menée. Un formulaire permet d’enregistrer l’adresse de courrier électronique de ses connaissances. Ainsi s’enrichit la base de données, « au rythme de deux adresses par minute » s’enthousiasment même ses propriétaires !
« On a trouvé le bon coup », lance-t-on chez Neuroactive. Assurément. Haut et Court également. « Le scénario du film (les spectateurs d’une vidéo décèdent sept jours après l’avoir visionnée, NDLR) s’y prêtait particulièrement. Nous avons voulu poursuivre la chaîne, créer la rumeur avant même le lancement du site officiel » (www.ring-lefilm.com).
Sur le web, plusieurs salariés de Neuroactive comptent amplifier le phénomène au fil des forums et newsgroups. La boule ne doit cesser de grossir jusqu’à la révélation finale, dans un mail (le quatrième) envoyé à près de 200 000 personnes. Auparavant, un troisième message viendra expliquer comment la base de données a été « piratée ». Pour de faux. Car tout ceci n’est bien entendu qu’un immense simulacre aux limites de l’acceptable, un cas de figure marketing que ne manqueront pas d’analyser régies commerciales et web-agencies.
Pour la première fois, les publicistes dévoilent leur véritable visage, aux frontières de la légalité (une option de désabonnement se trouve bien dissimulée en bas de chaque mail), de la vie privée et du détournement réaliste. A l’image de Blair Witch qui tentait de dissimuler le film sous le documentaire, « l’opération Ring » sera parvenue davantage encore à flouer l’espace ténu distanciant le virtuel du réel scénarisé.