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Philippe Val et ses lecteurs
 
dimanche 28 janvier 2001
Pourquoi tant de haine ?

L’enfance perdue de Philippe Val

Fiction psychanalytique
par Harelde miquelon

Comme tout le monde ici, j’étais bien content de découvrir ce titre en gras sur la couverture de Charlie Hebdo : « INTERNET : LES CORBEAUX SONT SUR LE NET ». Depuis quinze jours, j’avais suivi, j’avais même un peu participé au feuilleton, et forcément j’attendais la suite.

Je sais que certains sur « Minirezo » essaieront de répondre point par point à l’argumentaire tour à tour séduisant, imprécateur et souvent drôle du talentueux éditorialiste de Charlie. Il faudra de la patience, et du talent, pour relever et corriger ses approximations vaseuses, ses amalgames douteux, sa mauvaise foi stupéfiante quand il parle des utilisateurs et des acteurs du réseau, cibles du mois. Bref, on montrera surtout, comme cela fut fait pour Pierre Marcelle et pour le même Philippe Val, il y a deux semaines, que le monsieur sait écrire, et bien écrire ma foi.

Je ne voulais pas me risquer dans cet exercice long et contraignant, puisqu’il impose d’être soit plus malhonnête, soit mieux informé que le contradicteur. Et puisque je ne suis ni l’un ni l’autre, je préfère m’aventurer dans un domaine où il est permis de se laisser aller à dire n’importe quoi sans trop se fouler, un peu comme sur Internet, je veux parler de la psychanalyse.

La psychologie des profondeurs, cette discipline poétique inventée par Freud au début du siècle, prétend qu’aucun geste, aucun discours ne doivent être considérés pour ce qu’ils prétendent être ou dire, pour leurs raisons objectives en quelque sorte, mais que tous sont à réinterpréter comme l’expression détournée de motivations profondes, subjectives, et inconscientes.

C’est Val lui-même, qui par ce très bel acte manqué m’a incité à regarder plus avant au travers de ses songes : « je ne savais pas à quel point je touchais à un domaine de passions, de fantasmes et de croyances », avoue-t-il.

La technique d’investigation des rêves -mais elle est valable pour toute autre activité onirique ou artistique, telle le journalisme d’opinion- est relativement connue. Ce qui importe dans le discours est plus l’affect qui s’y exprime, ici l’hostilité, l’agressivité, la colère, que la représentation qui s’y rattache. Les internautes, et notamment ceux qui ont choisi de s’exprimer via un site personnel, ne sont liés à cette histoire que par le libre jeu d’un affect déplacé. En d’autres termes, nous portons le chapeau du méchant dans une histoire dont Val ne souhaite pas lui-même connaître les vrais coupables.

J’en étais à ces réflexions gratuites, et relisais l’article, quand un fait curieux attira mon attention. Tous ces reproches, toutes ces critiques, même les mots et les tournures utilisés éveillaient en moi une résonance singulière : j’avais déjà lu ça quelque part, et ce n’était pas des internautes dont il s’agissait. Il y avait là du Bourdieu, du Pierre Carles, une tranche d’Halimi, tous ces gens, en gros, qui il y a deux ans fustigeaient le rôle des médias et des journalistes pour leur collusion avec la pensée libérale. Rien d’étonnant, me disais-je, puisque Charlie les avait soutenu et repris leurs arguments depuis lors. Mais je sentis aussi qu’il n’y avait pas là que simple réminiscence.

Je décidai donc de remplacer les termes « Internet », « web », « internautes » et consorts, par ceux qui me semblaient être les originaux dans le texte de Val. Cela donna à ma grande surprise des choses de ce style :

« Dans l’écrasante majorité des réactions, on constate que le journaliste, comme l’amoureux, est dans la contemplation fascinée de son idole, et refuse de se poser la moindre question sur la nature de sa relation à son objet de désir. ». Le visage d’un Alain Duhamel goguenard et obscène m’apparut soudainement, et ne me quittait plus tout au long de ma relecture.

« (J.M. Messier) défendait la presse avec les mêmes arguments que les journalistes les plus radicalement à gauche (...) Il y voyait l’expression d’une démocratie précieuse. J’avoue que cette convergence d’esprit entre Messier et eux a contribué à nourrir mes doutes. »

« Admettons donc que la presse est le reflet du monde, et qu’elle contient 99% de pub, de merde, de porno, de business, et qu’elle est un moyen de propagande idéal pour les gourous, les charlatans, les démagogues et les escrocs. » (...) « Le journaliste est fréquemment la caricature du petit-bourgeois qui n’assume pas son précieux confort bien protégé, et qui se transforme en militant radical dès qu’il se produit. (...) D’où ses réactions épidermiques portant sur les conséquences d’un moyen mondial de dire et de vendre n’importe quoi à n’importe qui (...) ». Un peu plus loin :

« Entre autres problèmes, le journalisme pose celui de la vision qu’il donne du monde. Une vision non hiérarchique, où l’accès à n’importe quoi met tout sur le même plan. C’est une vision horizontale et folklorique du monde qui s’offre ainsi en arborescence. Aucune verticalité, aucune profondeur n’est envisageable. La langue utilisée est justement cette novlangue dont Orwell montre à quel point elle est la pensée même de 1984. Un des journaux militants s’appelle Charlie Hebdo, exemple parfait d’une novlangue consubstancielle au monde qu’il prétend dénoncer ». Je m’arrêtai. L’audace de mon dernier retournement pouvait avoir touché une possible source. Je pouvais bien sur continuer, sur d’autres passages, cela aurait duré longtemps. Faites-le également. Vous pouvez par exemple remplacer « forums » par « courrier des lecteurs », « appel des auditeurs », ou « interventions du public », vous y trouverez encore d’autres correspondances étranges.

J’étais mal pour Val, vraiment : tout le brillant réquisitoire pouvait être retourné contre l’accusateur, contre sa propre fonction de journaliste, et les internautes, qui ne comprenaient pas ces attaques soudaines, étaient devenus à mes yeux les victimes expiatoires d’un bien curieux transfert. Car ce qui embêtait Val le plus, chez eux, c’était que tant de gens se mettent soudain à parler comme des journalistes, comme lui. C’était sa propre image, derrière le miroir de l’écran, qu’il se mettait à détester. Il refusait d’être leur père, et il savait au fond qu’il l’était.

Bref, tout était clair, très clair, et ses aventures récentes ne faisaient que confirmer mes intuitions. Son journal avait accepté des échanges publicitaires avec le quotidien Libération, même si Val, qui on l’a vu aime bien jouer avec les mots, avait rebaptisé la chose de façon plus citoyenne. On murmurait ici et là que Charlie était devenu un journal comme les autres, avec son lectorat, son cœur de cible, sa ligne éditoriale calculée, son découpage en rubriques savamment dosé, ses comptes à rendre, son Jean D’Ormesson maison, et une nuée de Jacques Faizant résidents pour égayer. Certes, il y avait encore le label rouge pour le distinguer, mais était-ce suffisant pour cet homme que je devinais d’un naturel angoissé, pétri de puissantes contradictions entre ses désirs sincères de révolte, et la réalité de ce qu’il était et de ce que son rôle lui imposait : nous sommes tous les collaborateurs d’un monde détestable. Brusquement, je dois le dire, Philippe Val, que je ne connais pas, que je n’ai jamais rencontré, que je ne sais même pas à quoi il ressemble, était devenu pour moi une sorte de grand frère.

La résolution de ce conflit intrapsychique à vrai dire assez banal passe logiquement par l’appel à un Surmoi dominateur et castrateur de la conscience. Ce qu’on appelle la censure. Un peu à la façon d’un « responsable de la rédaction » qui s’assure qu’« on ne se retrouve pas avec un pervers qui use d’une tribune publique pour servir ses obsessions psychopathologiques », ou d’un « vrai système policier », qui « contrôle l’origine des intervenants ».

Philippe Val réclamait un père, à défaut de reconnaître ses enfants. Un père fort, autoritaire, auquel j’attribuai la figure peu amène d’un gaullisme combattu par toute une jeunesse il y a longtemps. Un pouvoir qui avait ceci de rassurant qu’on avait appris à le combattre, qu’on avait grandi en le combattant, et qu’on l’avait d’ailleurs battu. Mais il n’y aura jamais plu d’ORTF, et les adolescents d’hier veulent ériger aujourd’hui de nouveaux tabous. Au nom de quoi ? C’est à nos grands-parents, sans certains qui « je n’ose même pas imaginer ce qui se serait passé en 1942 » qu’ils ont imposé la liberté de dire et de vendre n’importe quoi à n’importe qui, partout, tout le temps. Et maintenant ils voudraient jouer aux adultes responsables ? Vous n’avez jamais su être des parents. Journalistes, éducateurs, réformateurs, militants, contemplez votre progéniture !

Je refermai le journal et décidai de m’arrêter là. A force d’écrire mes incontrôlables conneries sur le net, je commençais à toucher des choses trop personnelles.

 
 
Harelde miquelon
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> L’enfance perdue de Philippe Val
24 janvier 2003, message de Naz
 

pardon de répondre si tard mais je me demandais si vous aviez essayé avec des mots tels que cornichons, poele a frire, et quelle conclusions vous en tiriez...

Avez vous essayé votre méthode de remplacer les mots d’un texte par d’autres avec ceux d’autres intellectuels ?

vous avez raison sur un point, c’est de la psychanalyse à deux balles...

 
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> L’enfance perdue de Philippe Val
4 février 2001, message de mict
 
Tu aurais du continuer au contraire, c’est trés intêressant. Au lieu de remplacer internet par presse, il est aussi trés intêressant de ne rien mettre. On voit ainsi les schéma d’une critique vide. Un paradigme fourre-tout, une manière de critiquer multi-usage, une critique qui ne réfléchit plus sur son bien fondé ou sur son abilité à critiquer, une formule (vendeuse, forcément)ressassée à longueur d’édito. Internet, presse, tu peux aussi mettre commission européenne, économie ou art, une critique qui servirait à n’importe quel concept. Pour économiser des arbres on pourrait aussi vendre cette grille de critique vide une fois pour toute, et le lecteur y mettrait les mots du moment.
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> L’enfance perdue de Philippe Val, harelde, 4 février 2001
Le schéma d’une critique vide ne serait que la version commerciale de la critique du vide. Si la même critique est applicable à l’ensemble des champs de la spécialisation, c’est que ces spécialisations apparentes sont les manifestations d’une seule totalité. Le même discours est effectivement applicable au journalisme, au marketing, à l’art et à tous les domaines de la "communication" de masse. Avec un esprit paranoïaque, on en arriverait facilement à la conclusion que la fonction de ces spécialisations est justement la production régulière et continue de vide. La critique peut donc être transférée sur Internet tant que la "communication" est réduite aux rapports entre un émetteur et un récepteur passif. Le plus intéressant sur le web n’est donc pas tant ce qui s’y lit que ce qui s’y passe.
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> L’enfance perdue de Philippe Val, UnderJoe, 4 février 2001

On peut certes remplacer n’importe quel mot par n’importe quel autre, et ainsi changer tout le sens d’un discours, et bien sûr si on enlève les mots concernant le sujet du débat, on enlève tout sens au discours. Cela peut effectivement relever de la novlangue.

Par ailleurs, il est clair que le remplacement que tu effectue est légitime, car tu remplaces en gros "Internet" par "la presse", ce qui est un des sens du débat je pense.

Parenthèse : s’occuper de la psychologie d’un contradicteur est assez inutile, sauf si ça sert à dégager ses arguments rationnels de leur gangue de signifiants d’origine plus ou moins psychanalytiques.

A mon avis, nous (Val, toi, moi et bcp de participants au Minirezo) sommes dans le même camp dans l’éternel combat dialectique entre l’ordre social et la justice sociale, finalement le seul qui vaille à long terme ; si une partie des moyens engagés contre Val l’étaient à meilleur escient, tout le monde y gagnerait.

Ce debat entre Val et minirezo (pour simplifier) me rappelle l’histoire du rock : tous les dix ans ou 20 ans, les "anciens" parlent de la "nouvelle" musique comme étant une inécoutable musique de débile mental, et les auditeurs de cette musique jugent ces critiques comme celles de vieux cons qui n’ont rien compris, avec leur musique ringarde.

Cela dit, certains arguments du genre "Val avait déjà pété un plomb, il était pour l’intervention au Kosovo" me semblent étranges, ils semblent considérer que cette opinion était illégitime...A mon avis, on peut être pour une intervention au Kosovo et contre la mondialisation néolibérale, et même contre la mondialisation néolibérale et pro-Milosevic tendance Arkan.

Je ne vois pas pourquoi on serait obligé d’adopter *tous* les avis des gens qui se voient comme "radicaux" parce que systématiquement à contre pied de toute opinion dominante (qui pourtant est parfois valide aussi, et même parfois cette opinion dominante est celle des soi-disant radicaux, qui ne s’en rendent même pas compte...)

Personnellement, j’étais pour une intervention au Kosovo, pas de cette manière, bien sûr, mais sans croire qu’une guerre pouvait être propre, comme certains semblent le penser. Mais cette guerre aurait pu etre facilement évitée si les budgets dépensés à cette occasion avaient été utilisés plus tôt et mieux après la fin du communisme, c-a-d dans une transition prioritaire vers la democratie et non une transition prioritaire vers l’économie néo-libérale.

Hum deux sujets en un...

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> L’enfance perdue de Philippe Val, mict, 4 février 2001
Tu dis : "Si la même critique est applicable à l’ensemble des champs de la spécialisation, c’est que ces spécialisations apparentes sont les manifestations d’une seule totalité". Il n’y a pas de totalité donnée (ou alors si, le monde dans son ensemble), elle est créée par la critique en tant que discours, ce qui montre que la critique est inadaptée à son role de critique. Elle ne montre plus les limites de son objet, au contraire elle lui donne forme. Une bonne critique serait une critique adaptée à chaque situation, qui ferait ressortir pour chaque problème sa spécificité et ses limites et donc permettrait de régler au mieux le problème. La critique fourre-tout crée le monstre auquel elle va s’attaquer. C’est spectaculaire, mais cela ne résoud rien car les monstres appartiennent aux contes de fés et les problèmes à critiquer vraiment au réel.
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