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18 août 2002
 
mardi 2 avril 2002

Institution : les Spécialistes de l’Internet

par Jean Rembert
 
 
Il y a quelques années, on a craint que les tarifs de connexion ne permettent pas le développement du net en France. L’ennemi était l’opérateur, le fournisseur d’accès. Ensuite, on s’est inquiété de l’expansion du commerce électronique, qui pouvait dissoudre dans le marchand les initiatives volontaires. L’ennemi supplémentaire a été l’entreprise, le grand groupe comme la PME, via les start up. Plus près, on a craint que les règlementations nationales ou les décisions judiciaires ne soumettent le réseau à la censure et l’intrusion, portant fatal préjudice aux valeurs fondamentales d’expression et d’intimité. L’ennemi est alors aussi le politique ou le fonctionnaire. On a soupçonné également le voisin d’aller à la soupe. Toutes inquiétudes justifiées. Mettons dans le panier ceux qui attribuent noms et numéros, l’establishment, les médias, le marketing, les veilleurs, les lobbies, les impérialistes et nous aurons une idée du défi prométhéen que pensent affronter les défenseurs du net originel. Mais ce n’est pas tout, en vérité.

Les nouveaux spécialistes

En vérité, le pire ennemi de l’internet, c’est le « spécialiste de l’internet ». La notion de spécialiste du net a bien changé en peu d’années. On se rappelle le temps où l’on n’y rencontrait quasi que des informaticiens et de sympathiques farfelus technophiles poursuivant de newsgroups en chatrooms d’interminables conversations qui ont servi de support d’autoformation à une génération d’internautes. C’est bien fini, et même les techniciens et technophiles se sont faits remplacer subrepticement, dans le discours autorisé sur le net, par des personnes venues d’ailleurs et intéressées au sujet nouveau, pour peu qu’on le ramène pas trop loin de leur spécialité.

Les histoires de « zone de non droit, vide juridique » et autres qualifications sottes et stigmatisantes ont eu pour effet, sinon pour intention, la légitimation de la parole de juristes, politistes, ou sociologues, comme l’e-biz a justifié l’introduction de la langue de bois et des mœurs des écoles de commerce [1]. Tous les milieux ont à présent leurs spécialistes ou conseillers NTIC, juristes, marchands de vin, économistes, musiciens, politiques, syndicats, managers, brocanteurs, sociologues etc., les associations et sociétés sont spécialisées sur un créneau, les lieux d’où l’on parle sont balisés, on pourrait commencer à en faire des cartographies sommaires [2].

Problème délicat tout de même, personne ne peut se dire à proprement parler "spécialiste de l’internet", comme ça. Même en grandes tranches thématiques, genre Collectivités Territoriales, ou Nord/Sud, Développement durable etc., il y a trop de paramètres, ou de spécialités associées pour être embrassés sans mal étreindre. Il y a des spécialistes de tel petit bout. On connait des vrais spécialistes de quelque chose, par exemple des bases de données, de web call center, de sécurité, de visiophonie, d’architecture fonctionnelle, de routage, de nommage, d’infographie, et même des spécialistes du télétravail sur réseau, d’organisation virtuelle, de cyberdépendance ou de net économie. Ils ont en commun le fait de produire une pratique spécialisée relativement rare en même temps qu’un discours sur celle-ci adressé à leur seuls pairs, comme il est naturel entre spécialistes comme dans les milieux scientifiques. Tout cela est en rapport avec l’internet, assurément.

Mais un spécialiste "de l’internet", on voit seulement qu’il semble en exister, et à quoi cela sert. L’invention du spécialiste est la résultante (ou, si l’on préfère une démarche inductive, l’indicateur d’avancement) de l’institutionnalisation du réseau. Plus il y a de spécialistes, plus ils sont identifiés et médiatisés, plus est avancée la clôture institutionnelle, c’est à dire le moment ou suffisamment d’éléments du système sont identifiés et occupés, et les flux entre ces éléments (qui permettent alliances, oppositions, compromis etc.) sinon contrôlables, du moins approximativement prévisibles.

Cette clôture n’est certes que tendancielle, le système n’est jamais fermé totalement, mais il n’évolue plus qu’à sa marge une fois l’ossature établie. La gouvernance peut alors fonctionner sur une institution de positions stables d’acteurs en interaction, incluant bien entendu les positions de contestation qui peuvent faire l’appoint dans une coalition, ou servir de repoussoir, selon.

Des groupes spécialisés ont été institués, au sens propre, par la puissance publique (droits sur l’internet, par exemple, en ligne), et par des milieux professionnels (associations de commerce en ligne, de vente à distance, d’éditeurs, de producteurs etc.), en liaison avec celles des associations du réseau préexistantes qui l’ont bien voulu. On a même créé des sortes de fédérations, plusieurs organismes se regroupant pour en générer un de plus, qui propose ainsi une nouvelle position pour discourir, ou une nouvelle occupation de "président", de "délegué", c’est à dire de sujet autorisé.

Car pour être un spécialiste de l’internet, il faut d’abord être reconnu, même de manière un peu dérisoire, par un tiers labelliseur. Ce peut être l’association qu’on a créée avec deux copains, une société, une initiative médiatisée, un statut de chargé de mission, de délégué d’une collectivité, de chroniqueur, d’enseignant etc. On sait alors d’où le sujet parle, ce qui permet de définir sa place. Ensuite, il faut le faire savoir. Pas sur le réseau, mais dans la communication classique (médias, rencontres, soirées, colloques, articles, ouvrages…), ce qui finit par l’établissement de listes ou de trombinoscopes [3] qui certifient définitivement les qualités. Un otaku, qui vit enfermé chez lui avec la machine, même très compétent, et par extraordinaire cultivé, ne sera jamais un spécialiste reconnu de rien.

L’insertion professionnelle

L’institutionnalisation a des modalités diverses, qui cependant ont au moins un point commun, celui de ne se faire qu’avec l’appui des personnes qui vont occuper une place dans un système pérenne. Il y a toujours des gens pour ça, à partir de mille motifs, dont nombre sont socialement utiles. Il s’agira de personnes ou de groupes intéressés au développement de tel aspect du réseau, et qui vont trouver à la fois les moyens matériels de leur souhait, et sa médiatisation, éventuellement un emploi, un statut social.

Pour ce qui ne relève pas de la puissance publique (fabriquer des conseillers techniques et autres chargés de mission et prospectivistes), les moyens sont trouvés de trois manières principales. La première et la plus classique est la vente de services, ou l’organisation en vue de la fourniture de services à une population cible. C’est l’univers de la PME, parfois ça marche, et ça paie doublement en finance et en notoriété, parfois on ferme mais on peut encore tenter l’aventure associative pour compenser. La seconde consiste à demander les moyens, sous la forme de subventions, à des instances publiques, internationales, nationales ou locales, en échange d’une prestation jugée d’intérêt collectif (manifestations, rapports, rencontres, animation d’un milieu, développement etc.). On trouvera ici, par exemple, des associations de l’économie sociale, du développement local, de la solidarité. La troisième implique la participation financière d’entreprises adhérentes, qui paient une cotisation élevée [4], et cette modalité est souvent complémentaire de la précédente.

On notera qu’il existe aussi une catégorie qui n’a pas besoin de moyens particuliers, sinon l’apparence d’un regroupement collectif certificateur, celle des gens qui sont déjà payés pour ça ou indépendamment de ça (chercheurs, retraités, conseillers, chargés de mission, malades de longue durée, temps partiels, enseignant d’internet, chômeurs de plus de 55 ans, salariés au placard etc.).

De l’argent pour en faire quoi ? Certes pour financer des activités et manifestations publiques, mais d’abord pour rémunérer des permanents, les salaires et charges ont un coût important. Et c’est la possibilité, comme évoqué plus haut, d’être professionnalisé sur le réseau, plutôt que s’en occuper après ses heures de travail. Les deux mécanismes de l’institutionnalisation et de la professionnalisation sont ainsi congruents.

Le nombre de places dans le système n’est pas défini a priori, mais plus il y en a de créées et occupées, plus l’effort est important pour en générer une nouvelle. Inutile donc de construire une nouvelle start up, association subventionnable, agence d’information, confrérie de l’open, œuvre écrite vite écrite, communauté virtuelle, pétition fondamentale, démocratie du clic etc. Tout ceci est archi couvert et le format de médiatisation ne permet pas de traiter beaucoup de cas de même nature.

La personnalisation

Reste un dernier aspect fondamental, et largement dû à la rencontre de la stratégie médiatique et du narcissisme ordinaire : la personnalisation. Si l’on reprend l’exemple du dossier du quotidien Libération, il met en scène des personnes, et non des instances, ces dernières ne servant qu’à certifier l’individu (fondateur de, président de, etc), comme dit plus haut.

C’est la logique du média que de donner à voir une icône, comme les marques ont leur logo, occultant ainsi ce qui est une des spécificités du réseau, le travail contributif collectif. Une fois l’icônologo produit, il a une place dans le système institutionnel, qui en comprend de nombreuses, il faut de (presque) tout pour faire un net démocratique, version gouvernance, d’ailleurs le site personnel d’un des trombinés citoyens qui a trouvé un statut social s’appelle netgouvernance.

La place attribuée va avec le discours à donner. Pas question de changer de registre ensuite, il s’agit d’indéfinie répétition du même rôle dans le même style, l’inconvenance tuant plus sûrement que le ridicule. Elle détruirait en effet les schèmes et les scripts dont on a besoin pour raisonner économiquement. Un tel est censé dire celà, il le dit, c’est dans l’ordre. Pas question de rigoler, les choses sont sérieuses. D’ailleurs ne sont cooptées dans le système que des personnes dont les préoccupations officielles sont sérieuses, voire proches du tragique, et d’intérêt suffisamment large pour pouvoir dire des banalités générales qui permettent d’extraire des citations simples à destination des lecteurs [5]. On trouvera dans la panoplie politiquement correcte toutes les informations thématiques et stylistiques nécessaires.

En même temps que les spécialistes et les groupes s’installent dans un rôle connu, et participent selon les conventions propres au système qu’ils contribuent nolens volens à ériger (c’est le propre de l’institution en création), le caractère volontaire de leur participation décline. On l’a évoqué plus haut, l’institutionnalisation va de pair avec la professionnalisation. Petite illustration. Dans le dossier trombinoscope de Libération, on a créé une inévitable rubrique « net citoyen ». Figurent dix personnes, jugées représentatives des courants de cette catégorie, ou plus connues que d’autres. On pourra constater que quasi toutes travaillent sur, ou dans, le net.

C’est à dire qu’il ne s’agit pas, ou plus, d’un univers militant volontaire classique, mais de professionnels ou semi professionnels pour qui l’investissement internet, l’activité économique et l’évaluation de l’utilité personnelle sont en continuité. Ca, c’est nouveau. Et pas étonnant du tout, c’est la professionnalisation de ce dernier bout du net qui est en marche.

Bien sûr, avec des trombinos, les spécialistes de l’internet paraissent représenter une cohorte de candidats de partis politiques. Faisons l’hypothèse, humaine, que cela ne dérange en rien les personnes en question, et nous voyons bien où cette connivence mène. A l’assimilation par banalisation.

La pauvreté subséquente

Personnalisation et professionnalisation, c’est la rupture au sein de ces mouvances entre deux catégories de situations. Non pas entre ceux qui font et ceux qui causent, mais entre ceux qui font causer (et représentent ainsi implicitement les autres) et ceux qui font tout court. Dans cette évolution, qui rappelle les processus de bureaucratisation d’activités qui se pérennisent, d’où peut venir le changement ? De l’extérieur, probablement.

Ce qui est amusant ici est que le système institué fonctionnant off line (journaux, rencontres, échanges de services etc), son extérieur peut être le réseau lui même qui est, de fait, en grande partie opaque pour ses spécialistes, qui n’ont pas idée de ce que font du réseau les quelques centaines de millions de personnes qui l’utilisent. En effet, les spécialistes en question, qui doivent discourir sur la chose pour exister, tentent de saisir dans une globalité scientifiquement factice, mais médiatiquement ou politiquement porteuse, quelque chose qui ne peut plus être appréhendé que sectoriellement.

Une réduction de complexité drastique est donc nécessaire à la proposition d’un discours global. Elle ne peut s’opérer qu’au moyen d’un déterminisme déductif très radical, tel qu’on peut n’utiliser qu’une unique variable explicative abstraite (la technique, la politique, le chomage, le capitalisme, le libéralisme, l’empire, le marché, la nature de l’homme, la transcendance etc.). N’importe quelle cascade argumentaire, même tirée par les cheveux, permettra ensuite de déduire en bout de chaîne quelque nécessité comportementale ou idéologique pour un groupe ou un individu. On passe ainsi à côté de l’essentiel de l’originalité du réseau, et de l’énigme prospective, qui peut s’exprimer ainsi : que peut on prédire des effets d’agrégation de conduites individuelles ou micro collectives de plusieurs centaines de millions de sujet, sans aucune cale historique sur un phénomène de même nature ?

Il est vrai qu’expliquer et prédire sont des démarches très différentes, ce qui permet aux spécialistes d’avancer impunément les "explications" que l’on souhaite voir sur tel ou tel thème, fondamental naturellement, sans risquer de jugement postérieur. Donc de parler du net autant qu’on le veut, la diversité des discours, à défaut de leur richesse, étant assurée par le nombre élevé de lieux de parole du système.

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La préparation du Sommet Mondial de la Société de l’Information [6], organisé à l’initiative de l’Union Internationale des Télécommunications (Genève 2003-Tunis 2005) accélère les processus d’institutionnalisation. Chaque représentation politique devra y être accompagnée de sa société civile, comme d’usage désormais. Les « spécialistes de l’internet » ont donc du travail pour mettre en ordre de marche le subtil mélange de truismes et de lyrisme qu’on attend à cette occasion dans les communiqués.

Quant aux vrais spécialistes, ils font tourner la machine, qu’il s’agisse de personnes installées dans un métier et/ou dans le monde du libre, ou du nouveau prolétariat de l’internet institué qui, bien qu’oeuvrant comme il se doit à l’appropriation sociétale du réseau comme on dit en Ministère et associations citoyennes liées, ne sera jamais au trombino (embauchés précaires d’espaces publics numériques, stagiaires de longue durée, contrats de qualif etc.).

Eux, ils ont du travail aussi pour générer, techniquement et socialement, les incertitudes nouvelles et les déplacements d’enjeux qui empêchent l’institué de s’achever dans l’homéostasie pour le plus grand bien des ennemis cités en début du texte. Et aussi, peut être surtout, du travail pour le faire savoir.

 

[1] voir la liste de managers du net dans le carnet du Journal du Net.

[2] voir une liste d’associations et lobbies, à mettre à jour, sur le site.

[3] voir dossier de Libération, 22 mars 2002

[4] voir des exemples de tarifs établis selon le chiffre d’affaire

[5] voir propos dans Transfert.

[6] voir le site.

 
 
Jean Rembert
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Jean Rembert
14 avril 2002
3 juin 2002
1er juillet 2002
 
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> Institution : les Spécialistes, conseils et avis critiques
17 avril 2004, message de cépôcroyab
 

internet, faut le rappeller, vise à l’échange d’information. (non hierarchique), et à la possibilité d’interagir (comme je fais là). celà en fait un media, fort moderne. la speculation n’y a strictement rien ammené (boursière bullesque etc..) et dans le domaine commercial, la fonction , simplification de la distribution est la seule qualité vraiment interressante prévisible depuis le début. il y en a qui croient que "la science" ou "la technique" fait se poser de nouvelles questions ? c’est rarement le cas, cela déplace éventuelement le point de vue.

j’ai eut affaire à un "consultant en stratégie de communication", un expert. C’était un commercial (très convainquant, bonne tennue, sympathique, humain et dynamique) qui brodait.En general il n’a strictement aucune capacité technique, mais il connait quelques personnes qui en ont(comme ma pomme). Le specialiste , l’expert, technique, ne devellope que l’objet qu’il se fixe, que ce soit de recuperer de l’oseille, ou un interet collectif. lorsqu’il s’agit d’un interet collectif, le specialiste effectue des raisonements, qui ont un rapport avec l’objet visé.

il y a aussi des specialistes de la confusion. la technique est l’utilisation de "vérités" contradictoires, a la suite desquelles, on est enfermé dans les problèmes spectaculairement mis en scène. on les voit frequement dans les medias.

la competence, d’un specialiste de l’internet est relative a la representation qu’il a de la réalité, et à son experience technique préalable. ses references (réalisations) parleront d’elles même, il faut les verifier précisément. Et dans le dialogue, evaluer la capacité du specialiste à menner le projet, dans l’esprit qui est souhaité, avec efficacité et souplesse.

un speciliste philosophe n’aura pas vocation à resoudre les problèmes techniques. Un specialiste politique, convergera en paroles, mais menera à l’inverse. Un specialiste commercial, coutera cher pour un resultat nul, et ce sera de votre faute ou celle d’un autre. le pire étant, un specialiste qui cumulerai les 2 dernières sans aucune competence techniques.

sinon un specialiste ne sert à rien. il ne faut pas le consulter, il faut reflechir avant, se renseigner par soi meme. et discuter eventuelemnt avec un specialiste (pas forcement officiel) quand on à deja un minimum de connaissances et defini ces objectifs. il est alors interressant de dialoguer avec plusieurs specialistes puis se decider. Ce temps préalable, permet de ne pas s’en remettre à un specialiste.

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> Institution : les Spécialistes du cybercrime font du ski
14 avril 2002
 

Les aspirants spécialistes de la menace fantôme se mobilisent. Charlots ou fantasme de cybermilice, ils se réuniront sans doute bientôt en congrès avec deux tondus, trois pelés... Pour l’instant un seul partenaire ( ZATAZ !) mais l’appel est lancé... les tarifs d’adhésion aussi ! Nul doute que de grandes entreprises et plein de décideurs de la mort qui tue vont se ruer sur ce service tant attendu...

Le même type de service, hors internet, ça sonnerait hyper sinistre... le cyberespace rend le tout un peu plus ridicule, c’est tout...

 
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> Je suis un spécialiste
4 avril 2002
 
Moi si vous voulez visitez mon site, c’est www.girafe-info.net pour l’article, je ne suis ni pour ni contre, bien au contraire ! troll-girafe
 
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