racine uZine

Dans la même rubrique
Arrêt sur pillages
12 octobre 2000
30 août 2000
 
jeudi 12 octobre 2000

Mal aux sources

par Alexandre Boucherot
 
Avertissement : nous ne pensions pas au départ donner cette forme à notre compte-rendu du dernier ouvrage paru de Daniel Schneidermann, "Les folies d’Internet" (Fayard, Paris - 2000). L’auteur fait plusieurs emprunts à notre site. Nous l’avons rencontré, et ses arguments ont démontré une mauvaise foi patente. Nous avons décidé de ne pas publier l’interview telle quelle, le ton polémique étant à ce point difficilement transcriptible. Nous avons par contre envoyé un texte au Monde pour ouvrir le débat dans les pages du quotidien.

Il est un nouveau média qui n’en est pas tout à fait un, et des médias anciens, traditionnels, reconnus, qui se penchent au chevet du jeune babillard, mi-horrifiés, mi-fascinés. Des médias, télévision, radio, presse, qui fustigent un espace de non-droit et décrivent un océan virtuel où pirates et gros armateurs se partageraient les subsides d’une économie qu’ils nomment nouvelle. Nombre de reportages, dossiers, articles, sur les jeunes pousses de l’économie et sur l’Enfer de la pédophilie et du racisme assistés par ordinateurs viennent étayer le propos : Internet est un miracle qui fascine, crée des millionnaires et rend fou.

Ainsi le dernier ouvrage de Daniel Schneidermann, Les folies d’Internet (Fayard), recueil des articles parus dans le Monde cet été. Notez le I majuscule. Divinité moderne, Internet est l’objet de cultes et de sacrifices ultra-ritualisés auxquels cette odyssée numérique nous convie. Le problème, et Daniel Schneidermann le relève lui-même, c’est qu’on ne s’arrête pas sur le web comme on peut s’arrêter sur les images de la télé : on ne pense pas internet. Que peut-on en dire, dès lors, puisqu’il faut en parler, puisqu’on ne peut décemment passer sous silence un tel phénomène ?

Le spécialiste des médias que prétend être Daniel Schneidermann a donc choisi le récit de voyage pour rendre compte de sa brève expérience sur le réseau des réseaux. Sexe, bourse, hackers et belles webcamées... Les anecdotes se succèdent pour le plus grand plaisir du profane, à qui l’on donne l’occasion de toucher la divinité, comme pour celui de l’internaute, qui y voit une reconnaissance de son culte. Mais comment Daniel Schneidermann a-t-il réussi l’impossible voyage, en si peu de temps, avec une telle clairvoyance des processus compulsifs liés au web ? Pierre Lazuly, sur son site Les Chroniques du Menteur, donne une première explication en racontant sa rencontre parisienne avec le journaliste du Monde. Ayant inspiré de manière évidente la rédaction de l’étape Clust, M. Lazuly regrettait ensuite, toujours sur son site, de ne pas être cité par l’article de M. Schneidermann, qui lui promettait cependant dans un « droit de réponse » quelque peu méprisant un meilleur avenir lors la parution de ses écrits en librairie.

image 88 x 67 (GIF) Malheureusement, ce ne sont pas les seuls emprunts que Daniel Schneidermann se soit permis, se référant par deux reprises à fluctuat.net, là encore sans nommer sa source : à propos de l’affaire David H., citant un passage entre guillemets (p. 99), et plus loin à propos du sexe sur internet, où l’auteur nous désigne magnanimement comme « un excellent site » (p. 183).

Nous avons rencontré Daniel Schneidermann, et nous lui avons demandé pourquoi il ne citait pas les URL des sites auxquels il se référait. Plusieurs arguments nous ont été opposés :

-  1. les sites auraient été trop nombreux (et les emprunts ? peut-on se demander légitimement...), ce qui aurait eu tendance à alourdir le propos.

-  2. l’objet de l’ouvrage étant un voyage, les propos s’inscrivaient d’avantage dans un récit de fiction. (Mais pourquoi cite-t-il de nombreux sites nommément, et de nombreux organes de presse écrite, alors même qu’il parle de « fiction » ?)

-  3. le deuxième argument avancé par l’auteur sur ce point (2.) nous rendit quelque peu perplexes : d’abord, nous n’étions pas clairement identifiables ( ?), et surtout, nous ne pouvions être considérés comme des acteurs du web, mais plutôt comme des observateurs... Les "vrais" acteurs du web, selon Schneidermann, ce sont donc au pire les Clust, Boursorama, FuckYou FuckMe etc... et au mieux les Hoaxbuster, La Souterraine, Kitetoa, Le Journal du Net, tous ces « acteurs » ayant un objet et une fonction intimement liés au web lui-même.

Certes, fluctuat.net n’a pas d’objet défini, ni définitif, le site conjuguant à la fois des fonctions éditoriales et des rubriques plus communautaires, notamment avec la publication de textes et la présentation de nouveaux artistes. Mais plutôt que de nier cette possible confusion, nous la considérons comme un véritable moteur et un acte de foi pour un site qui souhaite défendre, commenter et illustrer le bordel numérique dont il est issu. La différence - et elle est de taille - c’est que nous citons nos sources autant que nous le pouvons, nous créons des liens, et surtout nous ne tenons pas par ailleurs un discours « éthique » sur le métier de journaliste auquel nous ne sommes pas certains par ailleurs de nous identifier.

Ce qui nous rappelle une autre polémique... celle de Daniel Schneidermann taxant Pierre Bourdieu de simplisme à propos de sa réflexion sur la télévision. Certes, Schneidermann, ne « pense pas » Internet. Mais pourquoi utilise-t-il les procédés qu’il dénonce chez M. Bourdieu dans sa diatribe contre la télévision ? (devrions-nous écrire « Télévision » ?) Pourquoi stigmatiser les aspects les plus visibles, les plus éclatants d’internet ? Pourquoi passer sous silence les sites - certes moins sulfureux - qui tentent de montrer d’autres visages du web ? Pourquoi reproduire par ce fait la censure que lui reprochait M. Bourdieu lorsqu’il écrivit que la télévision « cache tout en montrant » ? Et encore ceci : lorsque Daniel Schneidermann écrit dans Le journalisme après Bourdieu, qu’un « journaliste doit choisir en permanence entre une information rapide et une information précise » (p. 28), s’applique-t-il lui-même ce beau précepte ? Quel impératif lui fut donné pour qu’il ait à s’immerger dans l’océan numérique en moins de six mois, afin d’écrire une série d’articles au plus pressé pour cet été, et de sortir son livre quelques trois ou quatre semaines seulement après la fin de leur publication dans Le Monde ? Simplisme, urgence, opportunisme ? On revient en tout cas de ce voyage avec un vague goût amer.

Terminons avec une citation de Jean-François Revel, dont nous ne sommes pas exactement coutumiers, mais qui désigne magnifiquement ce type d’emprunt :

« Quand on veut deviner aujourd’hui en France quels auteurs précédents ont le plus nourri un nouveau livre, il n’est que de regarder la bibliographie : ce sont ceux qui n’y figurent pas. Outre les plagiaires stricto sensu, qui ont prospéré au grand jour sans endurer de discrédit durable, on a vu proliférer dernièrement les pique-assiettes et les voleurs à la tire, servis par l’amnésie des médias. Un nouvel auteur se reconnaît volontiers des dettes à l’égard de prédécesseurs auxquels il ne doit rien, mais dont citer les noms l’ennoblit, et il n’avoue pas les emprunts effectifs qu’il a faits à d’autres écrivains, instigateurs de polémiques trop violentes, et dont il veut bien partager les idées, mais pas les ennemis. Certains ne craignent pas de dévaliser plus petits qu’eux-mêmes. Au royaume de la "création", on voit d’opulents conducteurs de Rolls Royce chiper leur vélo à des gamins. Les idées sont si rares... » (Jean-François REVEL / Mémoires / Plon 1997 / p. 588)

 
 
Alexandre Boucherot
 
Cet article a été publié initialement sur le site Fluctuat.net, à l’adresse http://www.fluctuat.net/cyber/articles/folies.htm.
Imprimer
format impression
 
SPIP
Web indépendant