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Vous êtes dans Yahoo ?

par la rédaction de Fluctuat.net

C’est par cette question confondante que Daniel Schneidermann, journaliste au Monde et présentateur de l’émission Arrêt sur Images sur la Cinquième, tenta de replacer notre site fluctuat.net dans sa trouble mémoire virtuelle. La série estivale du Monde intitulée « Voyage dans les folies Internet » eut sans doute un franc succès puisqu’on la trouve maintenant publiée en librairie [1]. M. Schneidermann considéra la nouveauté du continent numérique et eut l’idée de se faire Candide du web, de partir ainsi pour un voyage initiatique sur internet. L’efficacité de ce vieux procédé de l’oeil neuf n’est plus à démontrer, et M. Schneidermann réussit à nous donner quelques tableaux captivants de ce qu’il nomma l’« internomanie », ou en d’autres termes l’utilisation compulsive d’internet.

Pour vous présenter en quelques mots notre activité, disons que fluctuat.net, site indépendant, est ce qu’il est convenu d’appeler un webzine (un magazine sur internet) doublé d’une plate-forme culturelle présentant de nouveaux artistes. Nous avons reçu un appel des éditions Fayard qui souhaitaient que nous fassions quelque chose sur le livre de M. Schneidermann regroupant ses carnets de voyage en Cybérie [2] sous le titre « Les Folies d’Internet ». Intéressés par cette proposition, nous avons pris rendez-vous avec l’auteur pour un entretien. C’est à la lecture de son ouvrage que nous nous sommes rendus compte d’emprunts [3] que l’auteur avait fait sans nous nommer.

Lorsque nous avons rencontré M. Schneidermann, il ne semblait d’abord plus se souvenir de notre existence, avant de nous expliquer les raisons de ces lacunes. Première raison, nous n’étions pas clairement identifiables. Nous lui démontrions le contraire en cliquant sur la rubrique « qui sommes-nous ? » de notre site : un ours y figure en bonne et due forme. Deuxième raison, M. Schneidermann rétorqua que son objet n’était pas d’écrire un guide du web ; il ne souhaitait pas alourdir son propos en citant la totalité des sites par lesquels il était passé. Et devait-il aussi donner les adresses des sites révisionnistes, argumenta-t-il ? Non, bien sûr : cela tombe sous le coup de la loi, et nous ne sommes pas révisionnistes... Nous lui disions alors notre étonnement de voir d’autres sites mentionnés (Hoaxbuster.com et Kitetoa.com, pour ne citer qu’eux), ainsi que plusieurs titres de la presse « traditionnelle ». Nous lui demandions quels avaient été ses critères d’arbitrage. Ce à quoi il répondit que fluctuat.net n’avait été qu’un point de passage dans son voyage, et que nous n’étions pas véritablement des acteurs du web mais plutôt des observateurs. Outre le fait qu’une citation explicite, entre guillemets, doit faire figurer sa source - nul ne contredira cet usage - la condescendance de ces arguments nous laissa quelque peu rêveurs...

M. Schneidermann avait déjà été rappelé pour ses emprunts par Pierre Lazuly, l’un des électrons libres du portail alternatif rezo.net, qui relate les faits sur son excellent site Les Chroniques du Menteur. Il s’agissait de son article à propos de Clust, cette « communauté d’acheteurs » qui dépose le bilan ces jours-ci. Voilà un bien bel acteur du web, un acteur sur les genoux qui avait profité d’une formidable couverture médiatique, symbole de l’engouement généralisé à l’égard des « start-up ». Le traitement symptomatique que les médias traditionnels font de leur cadet électronique révèle d’abord le conformisme d’une presse qui court sans cesse les mêmes lièvres - les gros. Surtout, l’aventure souligne le mépris que ces médias assis portent envers les « petits médias » dont ils peuvent impunément se servir lorsqu’ils sont en mal d’inspiration. A travers l’exemple que nous portons à votre connaissance, c’est une véritable sociologie des médias qui se dessine. Ceux qui avaient rêvé d’un renversement de ces schémas conventionnels, grâce au web, notamment, et à sa plus grande facilité d’accès, peuvent aujourd’hui trembler : l’information et l’opinion sont des marchés qui ont été partagés depuis bien longtemps... L’ironie veut que ce soit l’un des chevaliers blancs de ces médias reconnus, M. Schneidermann, qui utilise les procédés qu’il dénonçait dans ses écrits précédents : goût pour l’extraordinaire et l’étincelant, confusion (ce que le journaliste nomme « confusionnisme »), opportunisme.

Nous repensons à M. Schneidermann devant l’écran de son ordinateur, connecté sur Yahoo, ne sachant comment accéder directement au site qu’il avait pourtant soigneusement copié-collé. Et nous repensons à cette autre polémique, fameuse, où Pierre Bourdieu résumait ainsi la censure exercée par la télévision : « elle montre tout en cachant ». Faut-il encore parler de la spécificité de chaque support médiatique, ou simplement remarquer le clivage tenace entre la poignée de médias reconnus et la grande cohorte des médias criant dans le désert ?

 

[1] Les folies d’Internet, éditions Fayard, Paris, 2000

[2] Selon la belle expression de Jean-Pierre Cloutier.

[3] Op. cit., p.99, à propos de l’affaire David H., cet étudiant de HEC dont la correspondance e-mail a circulé sur le web, et p. 183, à propos du sexe sur internet.

 
 
la rédaction de Fluctuat.net
 
Ce texte a été adressé à la rédaction du Monde.
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