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jeudi 11 juillet 2002
Bien commun numérique

Le numérique au secours du papier

par Renaud Bonnet et Michaël Thévenet
 
 
Appel aux éditeurs, auteurs et lecteurs victimes de l’incendie qui a détruit le stock des Belles Lettres le 29 mai dernier.

Deux heures auront suffi pour que disparaissent trois millions de volumes stockés dans l’entrepôt des Belles Lettres, fin mai, du côté de Gasny. L’ampleur de ce chiffre le rend abstrait pour la majorité d’entre nous, qui pouvons imaginer cent ou mille livres, mais pas plusieurs millions. Il cache surtout les noms des nombreux éditeurs indépendants distribués par les Belles Lettres et dont les stocks, en tout ou en partie, étaient entreposés là. Tristram, Fata Morgana, L’Encyclopédie des Nuisances, La Sarrazine, Nizet, le Serpent de mer, La Fabrique, Le Passeur, Le Temps qu’il fait... impossible ici de les citer tous, ils sont plus de soixante. L’événement est d’autant plus exécrable que ces éditeurs-là ont, pour la plupart, développé au fil du temps des catalogues exigeants, publiant des auteurs rares et des titres parfois confidentiels dans les domaines de la poésie, du roman ou de l’essai. Beaucoup risquent de ne pas survivre à cet accident : leurs finances réduites leur interdisent de réimprimer à l’envi les exemplaires détruits. Des catalogues entiers menacent de disparaître ; certains titres seront indisponibles, au mieux, durant plusieurs années, au pire définitivement.

L’incendie de Gasny engendre une triple perte. Celle des livres comme objets, celle des livres comme œuvres, celle des livres comme moyen de subsistance. Comment sauver ces incarnations du livre ? Quelques-uns des éditeurs menacés, au moins ceux qui disposent d’un site web, appellent les lecteurs à l’aide et inventent des souscriptions. L’association Helikon, qui réunit des éditeurs, libraires et auteurs, cherche à réunir des fonds pour « couvrir au moins la réédition d’un titre par éditeur » [1]. Le Centre national du livre prépare des subventions non remboursables, etc. L’urgence, pour tous, est de réamorcer le cycle de production des ouvrages évaporés.

Si ces initiatives sont honorables ; nous les pensons insuffisantes. Nous sommes convaincus qu’il est essentiel de soutenir l’édition papier par l’édition numérique. Quoique longtemps jouées comme concurrentes, ces deux formes de diffusion des œuvres ont vocation à se compléter. Des expériences actuelles montrent, à différentes échelles, que la mise à disposition gracieuse au format numérique d’un livre par ailleurs disponible en version papier non seulement ne gêne pas les ventes mais au mieux les améliore.

Le 17 mars 2000, Michel Valensi, directeur et fondateur des éditions de l’éclat, publiait sur son site le petit traité plié en dix sur le lyber. Dans ce texte-manifeste, il établit le cadre théorique d’une véritable complémentarité entre les livres au format numérique et les livres de bon papier. Pour cela, il définit le livre numérique, ou lyber, en quelques traits caractéristiques : « disponibilité gratuite sur le Net du texte dans son intégralité ; invitation à celui qui le lit, ou le télécharge, à en acheter un exemplaire pour lui ou pour ses ami(e)s ; possibilité de signaler l’adresse du libraire le plus proche du domicile du lecteur où ce lyber risque d’être disponible. » L’éditeur ne se contente pas de théorie. Son petit traité fait partie des textes réunis dans l’anthologie Libres enfants du savoir numérique, premier lyber publié, lui aussi en mars 2000, par les éditions de l’éclat. Dix-huit mois plus tard, Michel Valensi analyse son expérience durant un colloque se tenant à Montréal. À ceux qui affirment a priori que la diffusion gratuite d’exemplaires numériques ferait courir un danger létal à la vente des livres de bon papier, il oppose :

« Autre problème : le bénéfice de l’éditeur et la rentabilité nécessaire des structures éditoriales. Sur cette question, de simples faits. La mise en ligne de textes dans leur intégralité et gratuitement sur le Net n’a en rien entamé les ventes de ces mêmes textes sous forme de livre. Mieux : il est arrivé que certains ouvrages dont les ventes pouvaient stagner depuis plusieurs mois, soient parvenus à un rythme de vente supérieur et plus régulier depuis leur mise en ligne. Quelques livres dont les ventes restent faibles sont faiblement consultés. Je ne veux pas établir de relation de cause à effet entre ces phénomènes, mais je constate au moins qu’il n’y a pas de perte pour l’éditeur, si ce n’est cette fameuse perte d’une vente potentielle. Il ne s’agit que d’une expérience limitée à un catalogue de 170 titres et dont une vingtaine sont actuellement disponibles sous la forme de lyber. Nos statistiques nous permettent de constater que les ouvrages les mieux vendus en librairie sont également les plus consultés en ligne, qu’il s’agisse d’ouvrages concernant plus directement les enjeux du Net, comme La résistance électronique du Critical Art Ensemble ou la TAZ d’Hakim Bey, ou d’ouvrages plus classiques comme De la Dignité de l’Homme de Pic de la Mirandole. »

Aujourd’hui, l’éclat poursuit son travail d’éditeur. On dénombre sur son site, http://www.lyber-eclat.net, une petite trentaine de lybers sur un total de près de deux cents ouvrages. Surtout, le lyber commence à gagner d’autres éditeurs à sa cause, par exemple Agone qui a adopté ce mode de diffusion pour sa revue rebaptisée lyberagone.

De l’autre côté de l’Atlantique, c’est le 11 octobre 2000 que la Baen Free Library apparut sur le web. Enfant improbable d’un auteur de science-fiction, Eric Flint, et de son éditeur, Baen Books, la Baen Free Library a été conçue en réaction aux innombrables propositions de verrouillage des livres électroniques et de flicage de leurs lecteurs - toujours suspects de piratage-, des propositions assimilées à « des menottes et des coups de poings américains » par Eric Flint. Celui-ci donne deux raisons pour aller à l’encontre des tenants de la manière forte. La première est une question de principe nourrie par l’expérience : toute tentative de résoudre le problème du piratage par des interdits et un contrôle accentué du marché ne peut qu’échouer. La seconde réinjecte une dose de bon sens dans le système : ce qui est vrai pour les distributions promotionnelles d’un livre (services de presse et autres) l’est aussi pour les exemplaires donnés sous forme numérique : cela contribue à la promotion du livre et encourage les ventes. Simultanément, Eric Flint met en place un dispositif critique de la Baen Free Library sous le nom de Prime Palaver, une lettre d’information électronique apériodique qui se nourrit aussi bien de ses réflexions que des commentaires des visiteurs et des lecteurs. Prime Palaver #6, paru le 15 avril 2002, fait le bilan d’un an et demi d’activité de la Free Library et de ses conséquences pour Baen Books. Comme Eric Flint l’écrit, « le propos de cet essai est de démontrer [que le projet de la Free Library] était fondé, et de le démontrer par des FAITS ». Il poursuit : « Laissez-moi commencer par une question. Quelqu’un peut-il prouver de manière tangible que mettre des textes en ligne gratuitement, légalement ou par piratage, a réellement porté un préjudice financier à un auteur ? Toute l’argumentation en faveur de l’encryptage repose très précisément sur cette SUPPOSITION. Une supposition qui n’a jamais été ni documentée ni prouvée et qui, au contraire, a été mise en doute à de très nombreuses reprises. » Suit une longue démonstration, chiffres à l’appui, d’où il ressort que chaque fois qu’un ouvrage de chez Baen Books est ajouté à la Free Library, les conséquences sont soit sans aucun impact sur les ventes, soit positives avec augmentation des ventes et diminution du pourcentage d’invendus.

Ces deux pionniers, l’éclat et Baen, ne sont pas les seuls à jouer la complémentarité entre numérique et analogique, mais ils sont exemplaires. C’est en partie inspirés par leur expérience que nous lançons aujourd’hui ce triple appel.

Aux éditeurs : acceptez de mettre à disposition sur le réseau internet l’ensemble des ouvrage qui constituent votre catalogue, ou au moins une partie significative de celui-ci. Faites-le gratuitement. Fournissez des textes complets, et non pas des extraits, dans un format ouvert et lisible par tout ordinateur (html, texte brut...). Accompagnez chaque titre d’un appel à souscription, ou d’un bon de commande, ou d’une liste de vos libraires distributeurs, ou des trois. C’est le meilleur moyen de toucher rapidement un vaste public sans s’engager dans les frais d’une réimpression massive. Il se trouvera des acheteurs, ceux qui ne lisent pas un roman à l’écran (personne ne le fait, c’est trop pénible), ceux qui n’impriment pas deux cents pages chez eux (personne ne le fait, c’est trop long, trop bruyant, trop coûteux), ceux qui commandent après avoir pris connaissance, tous ceux-là adeptes du point 4 du petit traité, « pouvoir essayer à sa guise un produit avant de l’acheter est une bonne chose ». C’est le meilleur moyen de donner à ces œuvres une chance de survie hors des bibliothèques, la chance de continuer à être lus.

Aux auteurs : la mise en ligne de vos œuvres équivaut juridiquement à une republication pour laquelle vous pouvez renégocier vos droits, et attendre une nouvelle rémunération. Une republication que vous pouvez aussi refuser, si vous pensez que le mode de diffusion proposé n’est pas le bon. Dans les circonstances actuelles, reste à voir où est votre intérêt, et décider s’il vous importe plus de vous arc-bouter sur vos droits ou d’être lus. Sachant que la réimpression rapide de vos œuvres est le seul moyen de renouer avec cette source de revenus. Sachant que ces éditeurs aujourd’hui menacés ont besoin de votre coopération d’auteurs.

Aux lecteurs, les connectés les premiers : ces éditeurs ont un besoin urgent qu’on achète leurs livres avant même qu’ils soient imprimés. Si éditeurs et auteurs s’accordent, vous aurez l’occasion de prendre connaissance de corpus entiers en ligne ; à vous d’y prendre plaisir, et tout naturellement d’acheter après avoir feuilleté comme vous achetez après avoir feuilleté en librairie.

Nous savons que cet appel va à l’encontre des présupposés actuels en matière d’édition. L’enjeu n’est pas dans des rabâchages comme « Internet, ça ne marche pas, impossible d’y gagner de l’argent ; le numérique, c’est la plus grande menace du droit d’auteur ». Les livres objets ont leur prolongement en tant qu’œuvre sur le réseau internet, qui garantit leur survie au bénéfice de tous. L’évolution des mentalités quant au rapport entre édition papier et édition électronique finira bien par avoir lieu, que cet appel contribue à l’encourager.

 

[1] « Plans de sauvetage pour les éditions des Belles Lettres », Libération, 2 juillet 2002

 
 
Renaud Bonnet et Michaël Thévenet
 
Ce texte a été publié à l’origine sur le site boson2x.
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Michaël Thévenet
Renaud Bonnet
 
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> Le numérique au secours du papier
18 juillet 2002
 
le site d’agone et ses lyberagones :
 
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> Le numérique au secours du papier
13 juillet 2002, message de Abd-El Krim (militant-webmaster des sites LCR Orléans)
 

Analyse très intéressante... je vous transmets quelques sites peu connus, qui proposent des oeuvres complètes en ligne de grande qualité (au format pdf et word...)

Pour des raisons historiques, la législation canadienne est d’une grande souplesse.

Classiques des sciences sociales d’une université au Québec http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/

Le site du militant marxiste http://www.marxists.org/francais/index.htm

Une excellente bibliothèque révolutionnaire et libertaire http://bibliolib.net/index.htm

http://bibliolib.net/index.htm

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> Le numérique au secours du papier , Sam, 14 juillet 2002
Il y avait néanmoins il y a quelques années, au Canada me semble-t-il, un excellent site de littérature : www.alexandrie.com . Et il semble avoir disparu ; auriez-vous quelque information à ce propos ?
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> Le numérique au secours du papier , Abd-El Krim (militant-webmaster des sites LCR Orléans), 16 juillet 2002

Réponse par rapport au site canadien www.alexandrie.com

Je ne savais pas, qu’une telle expérience avait eu lieu... Aucune info là-dessus !

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> Le numérique au secours du papier , François ELIE, 23 octobre 2002

Bonjour

Athena
Alexandrie

On peut aussi contribuer au projet Gutenberg

Le livre ne va pas bien, mais pour le texte, ça va, merci.

Il n’y a plus qu’un livre, un grand livre, et tout le monde a le droit d’écrire dessus !

Bien cordialement
François ELIE

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> Le numérique au secours du papier , serge, 21 juillet 2002

Le CNAM met en ligne depuis longtemps des textes de domaine public sur le site ABU http://abu.cnam.fr/.

Signalons aussi les "Editions d’une plombe du mat’" http://wmarie.free.fr/pageedition.html

 
en ligne : L’ABU
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> Le numérique au secours de la soif de lecture
12 juillet 2002, message de Pascale Louédec
 
Une initiative encourageante, palliant l’absence d’édition papier abordable : l’oeuvre intégrale de Voltaire en ligne
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