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Couillonnage ingrat

14 septembre 2000, 03:49, par Rachid Ouadah

Je ne suis pas d’accord avec mon camarade Ariel Kyrou lorsqu’il prétend que votre critique est pleine d’humour. Le fait que Vivendi nomme son super-portail « Vizzavi » en plein débat sur la protection de la vie privée des internautes est déjà une marque d’humour – ou de cynisme - bien supérieur au votre. Je considère que votre propos est imprégné de haine et manque un petit peu d’élégance, alors que vous ne tarissez pas de clairvoyance et de talent littéraire dans les éditos de Périphéries.

Votre critique est « peu constructive », « un peu pertinente », « pas très étonnante ». et je ne suis « pas tout à fait d’accord ». Mais surtout, elle me semble pleine d’aigreur et cela est désagréable. Pas seulement pour moi et mes collègues journalistes/rédacteurs/pigistes/putes appelez-les comme vous voulez, qui ont fait leur travail tout au long de ces 32 dernières semaines mais aussi et en particulier pour toutes ces personnes qui nous ont fait la grâce de venir s’exprimer d’une manière ou d’une autre sur les pages d’un site qui épouse une forme extrêmement subtile et inhabituelle de communication d’entreprise. Tellement inhabituelle d’ailleurs que sa portée et ses conséquences échappent à ses initiateurs, à ses commanditaires, et à ses détracteurs.

Je ne discuterais qu’un seul point. Vous écrivez : « Thierry Meyssan du Réseau Voltaire, Olivier Blondeau du portail du Libre, Meryem Marzouki d’Iris (Imaginons un réseau Internet solidaire)… Mais qu’êtes-vous tous allés faire dans cette galère ? Vous défendez, sur un site de Vivendi, des principes opposés à tout ce que représente Vivendi ».

Si je vous comprends bien, pour défendre ses idées il faut le faire dans des publications qui épousent ces mêmes idées. Cela s’appelle de la masturbation, un concept finalement très proche biologiquement du « couillonnage » que vous dénoncez. Des gauchistes qui défendent des thèses de gauche dans un journal de gauche me font autant gausser que des racistes qui vomissent leur haine dans un journal d’extrême droite. Je ne vois pas l’utilité de telles publications sinon de conforter ceux qui les dirigent et ceux qui les achètent dans leur corset idéologique. Vous, comme les autres, ne participez nullement à l’éveil des consciences mais bel et bien à leur endormissement et à leur cloisonnement. Dans une post-face de son livre « Si c’est un homme », Primo Levi décrivait la différence entre démocratie et dictature. Selon lui, une dictature nous impose un conditionnement spécifique, alors que la démocratie nous laisse libres de choisir notre conditionnement. Quel impact aurait un article du Canard Enchaîné s’il était publié dans les colonnes du Figaro ? Quel intérêt d’écrire des textes engagés contre le racisme dans Charlie Hebdo si les racistes ne les lisent pas ? Quel intérêt de prêcher des convertis ?

Voilà une des raisons pour lesquelles nous avons « embarqué » Thierry Meyssan, Olivier Blondeau et Meryem Marzouki et beaucoup d’autres individus de qualité dans cette « galère ». C’est vrai, le monde n’a pas énormément changé depuis la publication de leurs interviews. Les publicitaires crétins n’ont toujours pas admis la vanité et la nocivité de leur profession, les producteurs phonographiques n’ont pas lâché plus d’argent à leurs artistes, la course aux données personnelles ne s’est pas ralentie, Bill Clinton nie toujours avoir avalé la fumée de ses joints de jeunesse, Jean-Louis Costes continue de déféquer sur scène devant un public japonais ravi, Ariel Kyrou continue de faire chanter l’hypertexte (salaud ! il ne t’a rien fait l’hypertexte !), le Koursk n’est pas remonté à la surface les cales pleines de marins ivres de vie et de vodka courant embrasser leurs mères, et Amazon lance des cookies maléfiques. Mais au moins, nous – je veux dire ils l’ont fait. Ils ont porté leur parole jusqu’à des esprits qui n’étaient pas censés les écouter ni même percevoir le moindre frétillement idéologique témoignant de leur existence. Et peut-être ça et là un internaute ou deux ont changé d’opinion sur les prétendus rebelles de la musique en ligne ou ont décidé de donner des adresses e-mails en carton aux marchands de vent plutôt que leurs adresses personnelles qui servent à recevoir des messages d’amour et les photos du petit.

Et ne venez pas parler de récupération™. Je ne vois pas en quoi powow.net va améliorer ou détériorer l’image d’un groupe aussi puissant que Vivendi. Il faut plutôt allez voir du côté de Libé, TF1 ou des biens-nommés Guignols™ de Canal + capables de faire et défaire des images, de construire des notoriétés, et de détruire des vies. Alors pourquoi powow.net ? Peut-être que Jean-Marie Messier s’est offert un super-forum de discussion comme un individu normal s’offre un jeu vidéo ou les mémoires de Karl Marx en bande-dessinée, pour se faire plaisir, pour se donner l’impression d’avoir une culture. Les puissants ne voient pas le monde de la même manière que les non-puissants. Peut-être que Jean-Marie Messier est un mec cool, tout simplement. La preuve, une fois je l’ai vu avec une casquette sur la tête.

J’aimerais conclure sur le côté « cheap » de powow.net. Lors d’une réunion dans le cabinet noir de Vivendi (salle 525), un des prêtres scientologue qui cumulait un mandat de député européen et une loge au grand orient de France ainsi qu’un poste de balayeur dans la secte Moon a émis l’idée qu’il fallait faire passer powow.net pour un site de gauche. Ce qui explique certains de ses aspects bricolés. Nous envisageons d’ailleurs de le décliner dans une version papier de très mauvaise qualité, un fanzine, à base de photocopies, et d’élargir notre champ lexical à des mots utilisés ni dans le Figaro Magazine ou Questions de femmes, ni dans Les Echos, type « couillonner », « grand capital », et peut-être même le mot « bite » si le besoin de défendre la liberté d’expression se fait pressent. Enfin, si Internet met en danger la démocratie comme notre prêtre scientologue député franc-maçon balayeur l’a prévu, nous publierons un best-of des dessins de Jacques Faizant. Et alors nous aurons atteint notre but : transformer une multinationale tentaculaire en PME citoyenne et contestataire. Et comme il ne restera plus personne contre qui lutter, nous recommencerons tout à zéro en recréant une S.A. pour que les médias de gauche et de droite aient à nouveau un public, chacun le sien.

Et de grâce, si vous continuez à faire intervenir Boris Vian n’importe comment, je vais citer le « Man in the Mirror » de Michael Jackson ou le « Girls just want to have fun » de Cindy Lauper. Mais assez d’extrémisme, vous semblez déjà exceller dans ce genre.

Avec le respect que je dois à vos idées et à votre plume lorsqu’elles ne sont pas brouillées par une quelconque haine.

Rachid Ouadah