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> Internet et la fin de la création

8 mars 2001, 17:39

Le fat yo,

Comme chacun sait (ou devrait le savoir), le capitalisme, c’est
l’invention ou plus exactement l’organisation de la rareté. Entre autre.
Mais c’est une condition nécessaire. La valeur est corrélée à la rareté.
Dans ces conditions, les items culturels ne bénéficient de la vénération
des fidèles que du fait qu’ils sont à la fois uniques et difficiles d’accès.

Ouhlà mais non. Enfin pas seulement. Tu parles de valeur financière et tu glisses
sur la valeur personnelle que chacun donne aux objets culturels. L’une n’est pas
équivalente à l’autre.
La difficulté d’accès n’est certainement pas non plus un critère déterminant.
Je crois qu’il
serait plus juste de parler de mise en scène, dans le cas des musées.

Ceci dit, si je vais dans une bibliothèque :

- tout est gratuit
- il y a beaucoup plus que je ne saurais (ou voudrais !) lire
- il n’y a aucune mise en scène, ou très peu

Pourtant la fin de la culture que tu annonces ne semble pas
se produire ? Je n’ai jamais vu personne s’étaler dans les
rayonnages de la
bibliothèque (ou de la médiathèque, etc) comme un gosse
lors d’un quartier libre dans l’usine Haribo (jolie expression,
soit dit en passant) ?

Alors quoi ? Plusieurs choses :

1. Tout le monde ne va pas à la bibliothèque, même si c’est
gratuit etc etc. Pourquoi ? Précisément parce que beaucoup
de gens se fient à la mise en scène (au sens large : médiatisation...)
pour savoir quoi choisir.
Donc, ne nous réjouissons/affolons pas, le marchand a de
beaux jours devant lui.

2. L’étourdissement produit par la diversité n’est pas une barrière,
c’est juste une phase au cours du processus de découverte culturelle
propre à chacun. Il peut n’être que passager, et n’empêche pas
non plus de continuer à découvrir (au contraire).

3. "L’aura de l’œuvre d’art tombe proche du zéro."
Quelle aura ? Celle qui est due à la mise en scène (le piédestal dont tu
parles, celui qui met en valeur la rareté ?), ou celle qui est due à
l’admiration qu’on éprouve pour l’objet culturel lui-même ?
Dans le premier cas, se réjouir de la disparition de cette aura
me semble l’attitude la plus appropriée... Dans le second cas,
cela voudra alors dire que les oeuvres déconsidérées (alors même
qu’avant elles étaient admirées de la majorité ou tout du moins
de la majorité de l’élite) ne sont plus
assez abouties pour les exigences des gens. Ce qui, du point
de vue du développement humain, est un bon signe.
(un point de vue finalement assez concordant est exprimé ici
par un esprit qui, quoique quelque peu ronchon, a plutôt bon fond)

4. "Evidemment, je sais qu’on me rétorquera que le rapport au culturel, ce
n’est pas du tout cela. C’est plus quelque chose, ou au-delà d’autre chose"
Je crois plus exactement que ce que tu présentes comme un danger peut
précisément contribuer à ce que le rapport à la culture devienne cet "autre chose",
une fois
le divertissement démystifié et annihilé (ce qui, par ailleurs, reste hélas
à prouver ou à vérifier ;-)).

5. La culture qui se fait muséifier n’est peut-être, finalement, digne
que de cela ? Et les oeuvres qui restent vivantes, ne le restent-elles pas
simplement parce que par leurs qualités, elles ont réussi à vaincre l’affront
du temps, du vieillissement, du surannement ?

Avec simplement 40 balles (soit presque gratuitement), je peux acheter Du côté de chez Swann...
Et je n’ai pas l’impression de prendre une place au musée, mais bien de me baigner
d’une oeuvre magnifique, alliance rare de beauté et d’intelligence. Pourtant,
à côté, les étals croulent de Houellebecq, Camille Laurens, et autres nullités
ressemblantes, pour à peine plus cher, et beaucoup trop nombreuses pour
ce que je puis lire...

Amicalement.