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Nitzsche contre Val

19 janvier 2001, 17:50, par François Cayre

Bien cher Philippe,

C’est avec un certain bonheur que j’ai lu tes chroniques sur France-Inter,
que tu as publiées récemment. Je ne te cache pas que je les préfère aux
éditos de Charlie, et je pense que tu te fous de savoir pourquoi, en quoi tu as
raison.
J’ai appris par hasard la polémique qui enfle au sujet de l’encart pour Libé
dans Charlie. C’est donc que je ne suis pas un lecteur assidu de ton canard,
et je t’en présente mes plus plates excuses. Je ne suis donc pas au fait du
changement de ligne éditoriale que certains ont cru déceler dans Charlie. La
première fois que j’ai vu ta tête, c’était sur Canal, dans ce fameux débat sur
les ambitions de Messier en matière totalitaire.
Il me semble avoir lu quelque part que tu cites Nietzsche. Sauf ton respect,
je ne pense pas que tu sois très "qualifié" pour en parler mais soit, j’ai une
idée de Friedrich autrement plus haute que celle de *tous* les penseurs
actuels. Il me semble aussi avoir lu dans le recueil de tes chroniques que tu
nourris un septicisme à l’égard de la pensée "académique", en quoi je te suis.

Maintenant j’en viens à ce que j’estime être le fond de ma réflexion. Il semblerait
que face à la doctrine actuelle du néolibéralisme, dont tout le monde connait les
propensions totalitaires au dernier degré (Nietzsche lui-même ne l’avait-il pas
vu venir ? et n’avait-il pas vu venir non plus l’avènement de ce qu’il appelle les
hommes modernes, dont tu fais manifestement partie ?), tu passes à l’offensive
idéologique, et en ce qu’elle contient de plus dangereux : l’"action". Car une
pensée sans action n’existe pas, alors que l’inverse est malheureusement possible,
comme nous le montre chaque jour ce monde magnifique dans lequel nous nous
complaisons. Mais le danger de l’action réside essentiellement dans la
compromission, et même si j’accorde un peu plus d’envergure à la pensée de Sartre
qu’à la tienne, force est de constater que lui aussi est tombé dans ces travers. Car
il s’agit bien de compromission. Même si, suivant le mot de Nietzsche, nous ne
pouvons pas te comprendre, j’essaie en tout cas de voir ce que cela implique. Tu
souhaiterais créer une confrérie de pensée à gauche ? Avec Libé dedans ? Mais
vois-tu, il ne s’agit même pas pour moi de souligner encore une fois que d’autres
choix moins débiles étaient possibles, là où tu te plantes - à mon sens, le seul qui
compte, comme dirait Desproges - c’est quand tu acceptes le débat. Justement,
c’est aussi ça que je ne peux arriver à comprendre dans ta démarche, je veux bien
qu’on me bassine sur les vertus plus ou moins avérées de la négociation et autres
balivernes humanistes, mais là, il me semble que tu sous-estimes la portée de
l’enjeu. Leur parler, c’est déjà les justifier. Les justifier, c’est leur accorder la victoire
par forfait. Mais cela n’avait apparemment pas échappé à ta sagacité (réelle d’ailleurs),
puisque je me souviens avoir souscrit à ta remarque sur Messier qui arrivait à digérer
sa propre contestation par les Guignols. Question : en quoi maintenant ta contestation
diffère-t-elle de celle des Guignols ? En quoi tes interventions dans cette émission
de Canal constituaient-elles autre chose qu’une justification, au sens précisément où
tu semblais l’entendre ? Quant à Charb qui dessine dans Canal, ça me rappelle ma
jeunesse de crétin où Cabu dessinait pour Dorothée. Passons, là n’est pas le problème.

On te prête donc des intentions de grand penseur à en croire ce qui se chuchote. Bien,
n’étant pas assez con pour attribuer une quelconque valeur à la rumeur, je l’avais foutue
de côté, en me disant qu’effectivement le côté excessif de tes textes pouvait prêter à
confusion. Maintenant, je m’interroge plus sérieusement. Mais attention : loin de moi
l’idée de te décrédibiliser uniquement parce-que tes cheveilles auraient enflé. Je sais
trop combien il est important de ne pas se prendre pour la merde pour laquelle les autres
voudraient nous faire passer. C’est donc avec circonspection que je considère les débats
actuels. Pour moi, ainsi que tu l’as lu plus haut, ce que je te reproche, c’est d’avoir
accepté le débat. N’avais-tu pas martelé il y a quelques temps que le débat est un concept
absent du cerveau de Messier ? Souhaîterais-tu montrer qu’il possible d’avoir une vue
généralisatrice autre que celle de Messier ? Mais comment peux-tu faire croire cela, toi
qui as accumulé les inepties les plus achevées sur le Net ? Oui décidement, si je t’autorise
à citer Pascal ou qui tu veux, j’ai du mal quand tu écris le nom de Nietzsche (ceci sans
rapport avec l’hommage bancal et foncièrement réducteur qu’a péniblement essayé de lui
rendre Cavanna lors de la fameuse commémoration qui aura montré que notre époque est
encore loin d’avoir digéré le quart de ses écrits).

Passons donc à ce je que je veux sous-entendre, toujours sous l’angle de vision de notre
cher Nietzsche... Dans sa théorie du nihilisme, il me semble que le capitalisme représente
un ennemi mortel (voir, entre autres, l’Antéchrist, Ecce Homo), une forme où la volonté de
néant atteint presque - mais pas encore - son acmé. L’étape d’après est illustrée par
l’homme qui veut périr (l’heure de minuit, après laquelle tout devient possible). Eh bien
vois-tu, ces différentes périodes de nihilisme - le seul ennemi réel, sous quelque masque
qu’il se travestisse - correspondent aussi, et c’est une des grandeurs de la pensée de
Nietzsche, à des caractères psychologiques, à des états d’esprit se livrant sans cesse un
combat dans notre petite tête. La tentation généralisatrice est une forme de ce nihilisme
pernicieux, d’ailleurs Fred a dit aussi : "Je ne suis pas assez fou pour me conformer à un
système, fût-il le mien." Je me demande donc dans quel état d’esprit tu te trouves en ce
moment ? Te métamorphoserais-tu en penseur multimédia, multicarte ? Mais c’est
précisément là qu’on s’arrête de penser, en voulant le faire croire. La mort, c’est quand un
seul état d’esprit prend le dessus. C’est la victoire du nihilisme. Je ne pense pas que en
sois là, mais tu sembles en prendre le chemin. Je me souviens avoir eu avec un pote qui ne
jurait que par Charlie un débat sur la Bête : peut-on combattre la Bête par la Bête ? Lui
me soutenait, avec force références à Charlie, que non seulement c’est impossible, mais
pervers. Prenant la liberté que je veux avec la perversion, il reste l’impossibilité. Et
apparemment, c’est ce que tu comptes faire, si tes intentions restent pures comme tu as l’air
de le prétendre. Je ne peux pas t’en vouloir, étant moi-même partisan au cas par cas de ce
genre d’attaques (défense du logiciel libre, etc... ). Mais là où tu montres combien mes
dernières réticences à te "saquer" sont infondées, c’est quand tu prends la peine d’expliquer
pourquoi la pub, en voulant la faire passer pour autre chose. Te voilà tombé dans les pièges
affreux de la dialectique la plus basse. Cela suffit pour moi à discréditer l’ensemble de ta
démarche, et cela me dispense d’aller plus loin dans mon argumentaire.

A présent, voyons ce que tu as cassé. Pour cela, voyons comment Charlie opérait. Ce journal
était autre, différent. Cette remarque n’est pas à prendre à la légère. Elle signifie qu’agir
différemment est la seule alternative crédible, ou du moins la seule alternative tout court, au
libéralisme. Et comme l’action en question suppose aussi et surtout une manière différente de
voir les choses, la boucle était bouclée, les attaques de Charlie n’usurpaient pas ce substantif.
Mais avec cette pub, c’est foutu. Il faut que tu saches que tu as détruit un rêve, et au final, c’est
cela qui est impardonnable, au-delà de toutes les calomnies que tu as dû te taper ces derniers
temps. C’est du gâchis ce que tu as fait. Une manière différente de voir les choses, d’autres
possibilités de vie, toutes expressions forcément nietzschéennes, mais qui dénotent clairement
la marche à suivre pour le combat. La lutte est une histoire de classe (pas au sens de Marx, au
sens de la noblesse d’esprit). Tant qu’on l’a ou qu’on court après, tout va bien, dès qu’on perd
la "foi", on manque de noblesse, on montre que le modèle de vie que l’on propose est caduc car
subordonné à ce contre quoi on avait envoyé ses plus vives philippiques ! Décidément, te voilà
devenu un dialecticien, et pas des plus fins on dirait.

J’arrête là la longue liste de mes déceptions mais de grâce, si tu veux poursuivre ton combat
de cette manière, fais-le ailleurs qu’à Charlie, tout le monde y gagnera. Tu sais mieux que
quiconque que le cercle médiatique actuel ne rechigne pas à donner sa place au bouffon de
service, rôle dans lequel tu t’es enfermé de ton plein gré. Ta sincérité n’est a priori pas en cause,
même si mes réserves vont grandissant à ce sujet, comme tu t’en doutes. Mais les choses vont
ainsi que l’ennemi que l’on croyait si fort puis que l’on sous-estime vous bouffe sans que l’on
s’en rende même compte. En clair, tu es grillé. C’est encore une fois le dégoût du gâchis qui
m’anime, et ton humble personne n’y entre pour rien en ligne de compte. C’est bien pire que ça :
c’est voir que celui que l’on aimait a cessé la lutte, et de la manière la plus basse.

Mais Nietzsche lui-même t’avait une fois de plus devancé... alors s’il te plaît, évite à l’avenir
de le citer, il s’était de son vivant assez défendu contre les interprêtations mesquines que son
oeuvre ne manquerait pas de susciter. Mais là, sublime horreur, il ne s’agit pas même pas
d’interprêtation, tout juste l’utilises-tu pour te faire mousser, et c’est précisément cette tendance
moderne qu’il entendait villipender, aussi.

Pourquoi ne postules-tu pas au remplacement de Philippe Bouvard ? Puisque la culture indéniable
que tu t’es forgée ne te sert plus qu’à briller, voilà qui promet un succès commercial étincelant à
cette nouvelle version des Grosses Têtes, certifiée subversive.

François Cayre.