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Non, ce n’est pas un réquisitoire...(2)

16 avril 2004, 17:03, par Alex Bontsaleck

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Jouer avec les chiffres est donc d’une facilité redoutable. Le tout est d’enrober suffisamment bien ces chiffres de commentaires ou de graphiques/tableaux et d’y mettre une quantité non négligeable de mauvaise foi.

Pourquoi de mauvaise foi ? Explications :

L’auteur finit par conclure qu’un bon moyen d’enrayer le P2P consisterait à « segmenter le marché de l’accès en imposant aux fournisseurs d’accès (FAI) une tarification dissuasive pour le trafic montant (upload) susceptible de contenir des fichiers sous copyright ». Comprendre : « rendre les FAI responsables de ce qui est uploadé sur leurs réseaux en les forçant, par une loi, à taxer l’upload ». En effet, l’upload est le moteur du P2P : plus on upload, plus on download (échange symétrique de données).

On a vu que selon « Media and Marketing Europe-Forrester Inc. » 20% des connectés à internet utilisent (entre autre je le rappelle !) le web pour télécharger de la musique (légalement ou non). Par ailleurs, 10% de l’usage internet réside dans le jeu video OnLine (ce chiffre se monte à 22% d’après le fameux sondage IPSOS réalisé sur 7430 internautes haut-débit).

Or le jeu on-line est très consommateur en upload et ne contient pourtant aucune donnée illicite. Une taxe sur l’upload ne tuerait-elle pas le marché naissant et croissant du jeu on-line ? D’autant que le potentiel de ce marché à long terme est estimé supérieur à celui de l’industrie du cinéma.

Et qu’en est-il des données d’infographie ou à contenu scientifique (séquences génomiques...) ? Ce sont pourtant des données à fort volume. Et l ‘échange de données open-source via le P2P ? Et la mise à jour des sites Internet par les webmasters ? Et la video-conférence ? Et le télétravail ? Et l’envoi de courrier électronique ? Et la démocratie électronique participative ?

Dès qu’une connexion internet est établie, des données sont uploadées vers le réseau. Le système de limitation d’upload a déjà été tenté avec le câble. Les internautes câblés ne pouvaient certes pas faire de P2P mais ils ne pouvaient pas jouer OnLine non plus. Le marché du câble a dû s’adapter à la concurrence de l’ADSL et abandonner finalement ce système de limite d’upload.

Serait-on prêt à sacrifier des marchés prometteurs en pleine expansion au profit de la sauvegarde des intérêts d’un système de diffusion de produits de divertissement condamné à s’adapter, de toute façon (l’auteur le reconnaît lui-même) à internet ? Quelles-en sont les raisons ? Cette étude dissimulerait-elle un quelconque conflit d’intérêts ?

La question peut être posée lorsqu’on étudie le CV de l’auteur principal de l’étude Mr Olivier Bomsel (http://www.cerna.ensmp.fr/CVs/Bomsel.html). Il se déclare lui-même « producteur de films et co-fondateur d’art-netart, producteur-éditeur d’art numérique ». L’attachement dont il fait preuve à vouloir diaboliser le P2P n’est pas innocent et encore moins digne d’objectivité. La partialité de l’étude et les intérêts personnels sont des faits à prendre en compte à la lecture de l’étude. L’arrogance avec laquelle l’auteur répond aux critiques témoignerait ainsi d’une position ouvertement partisane. (http://info.vnatrc.net/1078947433/index_html)

L’objectif n’est pas d’accuser une personne en particulier mais de dénoncer la partialité et le caractère opportuniste de cette étude dans le débat qui fait actuellement rage autour du P2P. Toutefois, gageons que si Mr Bomsel avait eu des intérêts dans le secteur de l’édition ou de la production de jeux videos OnLine, il aurait été un des plus fervents détracteurs du projet d’une taxation de l’upload.

Maintenant, que les doutes concernant le caractère partisan de cette étude sont dissipés, revenons à la leçon de mauvaise foi professée pour justifier l’idée d’une taxe de l’upload.

Afin de rassurer les sceptiques qui voient d’un mauvais œil cette idée de taxe (les auteurs emploient le terme « tarification » car « taxe » sonne mal aux oreilles) et pour affirmer son engagement dans la lutte contre ce phénomène P2P si destructeur, l’auteur nuance le projet en affirmant que « Le FAI pourrait proposer un tarif moindre, mais aurait la charge de la preuve de la licéité des échanges. Une telle mesure fixerait un coût à l’usage du P2P dont l’utilisateur serait facturé au prorata des fichiers chargés depuis son ordinateur ».

Cette idée est séduisante mais difficilement applicable.
En effet, ceci supposerait une obligation de surveillance permanente du contenu de son réseau par le FAI au mépris de toute forme de vie privée. La CNIL et les autorités publiques seraient immédiatement saisies si une telle loi devait être proposée. Il est absolument inconcevable de sacrifier le respect de la vie privée des internautes, après le marché du jeu video OnLine, pour préserver les intérêts de la boîte de production dans laquelle officie Mr Bomsel.
Si ce projet était venu d’un ténor de la production de films comme Jerry Bruckheimer par exemple, on aurait pu comprendre à la rigueur l’intérêt économique qui justifie la nécessité de vouloir s’essuyer les pieds sur les fondements de la vie privée…
Pour autant il s’agit bien de comprendre que respect de la vie privée ne veut pas dire non plus défense de l’anonymat.
Les FAI pourraient aussi par exemple bloquer les ports associés généralement aux services de P2P ou les surveiller spécifiquement. Malheureusement ils sont paramétrables.

Et puis au sujet de la concurrence, si on propose un projet de forfait d’upload , comment empêcher les FAI de proposer des limites d’upload plus élevées que celle de leur voisin pour le même prix ? Par une nouvelle loi ? Si quelqu’un est connecté 20h sur 24h sur le P2P et upload pendant 1 mois à 10Ko/s, il aura transféré au total 2,2Go de données. Mais qu’est-ce qui interdira à un FAI de proposer un forfait de limite d’upload de 3Go pour un prix égal à celui des concurrents ?

Enfin, bien qu’il cite les chiffres, l’auteur effleure à peine le phénomène du transfert de pouvoir d’achat qui a actuellement lieu chez les consommateurs en matière de divertissement. Le poids économique des ventes au détail de CDs a augmenté de 1.5% entre 1997 et 2001 mais celui des DVDs a explosé de 174% sur cette même période. Le pouvoir d’achat des ménages n’est pas extensible à l’infini et donc lorsqu’il faut faire un choix, les gens achètent de plus en plus de DVD.
En matière de musique, le DVD a une forte valeur ajoutée par rapport au CD du fait qu’il peut contenir clips, interviews et concerts en sus des pistes musicales. Il faut aussi noter qu’un DVD peut valoir jusqu’à 3 à 4 fois plus cher qu’un CD, ce qui diminue d’autant les ventes de CDs

Le transfert de pouvoir d’achat a lieu non seulement vers les DVD mais aussi vers d’autres produits de divertissement comme la téléphonie mobile et internet, ceci au détriment, entre autre, de la vente de CDs musicaux. Le directeur du secteur « disque » de la FNAC, Rodolphe Buet, éclaircit un peu la situation en soutenant l’idée selon laquelle le téléchargement illégal n’est pas seul responsable de la crise de l’industrie musicale.
(http://www.zdnet.fr/actualites/internet/0,39020774,39147204,00.htm?feed).

De plus, il est amusant de noter l’amalgame fait par l’auteur de l’étude entre produits de divertissement (musique, cinéma…) et produits culturels. Bien que le divertissement appartienne à la sphère culturelle, on ne peut pas se permettre de rabaisser la culture à la vente de CDs ou de DVDs. Toutefois ceci a le mérite d ‘entretenir la confusion dans l’esprit de chacun afin de brandir ensuite l’argument définitif « le P2P nuit à la diversité culturelle et réduit le choix musical et cinématographique, il est donc néfaste ». Le P2P nuit peut-être à aux revenus l’industrie du divertissement mais il n’entache certainement pas la sphère culturelle de nos sociétés contemporaines, le choix n’a jamais été aussi vaste dans l’histoire musicale. Sauf bien sûr, si l’on considère les « Taxi 3 » et Jennifer Lopez comme les porte-étendard de la culture.

Ainsi donc, est-ce que les dégâts collatéraux occasionnés par ce projet de taxation de l’upload sont acceptables ? Oui, car il faut croire que la guerre actuellement menée à l’encontre du P2P est juste et que par conséquent cela excuse tous les dérapages. C’est le bien contre le mal, que Dieu bénisse l’industrie musicale. Que Dieu bénisse Mr Bomsel.
Nous pourrions d’ailleurs appliquer ces raisonnements à nos autres problèmes de société, à savoir le lance-roquettes pour écraser une mouche : Castration des violeurs, de leurs proches et de leur descendance ; En cas de flash d’un radar automatique, arrêter et verbaliser les 30 voitures qui se trouvaient alors dans le secteur ; Utiliser des tanks et tirer à vue pour disperser une manifestation d’étudiants.

En conclusion :

Cette étude a suscité de nombreuses inquiétudes, réactions et critiques (http://www.fing.org/ref/lettres/141.html). D’autres publications, dont l’une autrement plus étoffée (http://www.unc.edu/~cigar/papers/FileSharing_March2004.pdf)
viennent contredire les résultats énoncés de manière péremptoire dans cette étude. Le débat est donc toujours d’actualité. Encore faut-il demeurer objectif si l’on souhaite faire avancer les choses de manière sereine. À travers cette étude, l’auteur a finalement porté préjudice à la cause qu’il entendait défendre. C’est regrettable car en se discréditant, il cautionne ainsi la cause inverse qui consiste à dire que l’industrie du divertissement et ses acteurs mentent sur la réalité de leur état de santé et que l’épouvantail du P2P est un coupable idéal pour expliquer la baisse de leur CA et rassurer ainsi les actionnaires moroses qui rechignent à réinvestir.

La principale escroquerie de cette étude est donc l’amalgame fait entre corrélation et causalité. Il est difficile de comprendre pourquoi l’auteur de l’étude, professeur et chercheur au Centre d’économie industrielle de l’Ecole des Mines (CERNA) s’est abaissé à user de pratiques, communément utilisées par les charlatans des pseudo-sciences , sinon pour étayer de manière partiale une thèse, qui permettrait la sauvegarde de ses intérêts dans le monde de la production et de l’édition d’art numérique et cinématographique. Le contrôle de la diffusion des contenus numériques de divertissement ou plus largement, culturels, est à ce prix il faut croire.

S’appuyer sur de simples corrélations et conclure à partir de résultats de sondages pour faire croire à l’hypothèse d’une menace économique, est une escroquerie intellectuelle. Le débat est donc ailleurs et porte à l’évidence sur l’inquiétude de la majorité des producteurs au sujet de la menace de perdre le contrôle sur la diffusion des contenus numériques.