Je suis tombé sur l’étude provenant de « L’Ecole Nationale Supérieure des Mines de Paris, CERNA » et traitant des « Enjeux économiques de la distribution des contenus » (www.cerna.ensmp.fr/Documents/OBetalii-P2P.pdf). Les auteurs de ce rapport édifiant nous apprennent, chiffres et graphes officiels à l’appui (sources IFPI, RIAA etc…) que le P2P est responsable de la crise actuelle de l’industrie musicale. Ce n’est pas nouveau.
Dans le rapport, de nombreuses données graphiques viennent étayer l’argumentation de l’étude. Le rôle des données statistiques est important, dans toute publication scientifique, afin de prouver le modèle ou les hypothèses de recherche énoncés. Encore faut-il les utiliser en respectant les règles du jeu, sans quoi le caractère rigoureux de l’étude s’effondre, suivi de sa crédibilité.
Les 27 premières pages de l’étude sont intéressantes et leur rôle est de planter le décor : explications techniques, aperçu des enjeux, définitions de vocabulaire. Puis, à la page 28, dans le chapitre « Evasion de l’industrie des contenus », les premières données graphiques apparaissent.
Le premier graphe présenté (Sources : IFPI/RedShift/IDATE), veut établir une corrélation entre la décroissance du marché mondial du disque et le nombre d’utilisateurs du P2P. Il faut noter le choix judicieux de l ‘échelle utilisée afin que les points maximums de ce double graphe se jouxtent et donnent l’illusion d’une relation bien plus profonde qu’une simple corrélation.
Ainsi, le tableau suivant enfonce le clou en établissant un comparatif entre le Nombre d’utilisateurs connectés au réseau P2P à chaque instant et le Nombre de fichiers téléchargés, chaque année. Ce nombre de fichiers est une estimation basée sur 38% des requêtes et suppose que tous les fichiers téléchargés sont utiles. Ces chiffres sont bien entendu à prendre avec précaution, ce que souligne le rapporteur afin d’ôter les soupçons qui commencent légitimement à poindre. Mais, peu à peu se dessine la forme du procès qui va être mené à l’encontre du peer-to-peer : le haut-débit et le nombre d’utilisateurs de P2P influent très fortement sur le taux de décroissance annuel du marché mondial du disque.
Le constat suivant est sans pitié : un second graphe de corrélation (Sources : Idate/Ifpi. Valeurs de croissance 2003 : 1er semestre.) décrit les « Ventes de disques et le déploiement du haut débit ». 4 courbes colorées et relativement parallèles établissent une corrélation entre le taux de croissance en volume du marché du disque (qui chute d’environ 25% - !- en un semestre en France. Il passe de +15% à environ –10% en 6 mois. Ah…) et le taux de pénétration du haut-débit (environ +4% en France sur la même période).
Et là, tout est dit. Dans l’esprit de chacun le haut-débit entraîne l’essor du peer-to-peer qui entraîne à son tour la chute des ventes de disques, donc des revenus de l’industrie musicale…etc…
S’ensuit un graphe décrivant le taux de croissance du marché français (Sources : IFPI). À partir de 2001, on peut lire une chute vertigineuse de ce taux qui passe de +13% en 2001 à –9% mi-2003.
La conclusion de la première partie (page 35) suggère de facto la responsabilité du P2P dans la nécessité, pour l’industrie musicale, d’investir lourdement dans des modèles payants de distribution en ligne pour contrer les pertes de revenus dû, on s’en sera douté, au piratage via le net. La causalité entre baisse de chiffre d’affaire, augmentation de la pénétration du haut-débit et accroissement de l’utilisation du P2P est dès lors suggérée fortement.
Logique ? À première vue ça se tient. Malheureusement, malgré les données graphiques et statistiques énoncées, rien n’a été prouvé.
Pourquoi ? Car tous ces graphes décrivent des corrélations. Mais « corrélation » n’est pas « causalité ». C’est une des bases de l’analyse statistique : une corrélation entre deux évènements, aussi forte soit-elle, n’apportera jamais la preuve d’une relation de causalité entre eux. Mr Henti Atlan (http://www.droit-de-suite.com/atlan.htm) l’explique dans son étude traitant des « Usages et mésusages des statistiques et des probabilités » (http://www.droit-de-suite.com/usages_et_mesusages.htm)
D’un point de vue lexical, quand deux faits apparaissent comme ayant suivi la même progression dans le temps, nous avons une corrélation. En revanche, Quand un fait entraîne l’apparition d’un autre nous avons une relation de cause-à-effet, c’est-à-dire une causalité.
Pour illustrer ce propos, prenons des exemples :
Une des plus belles corrélations établie dans l’histoire des sciences est décrite dans le livre « Une logique de la communication ». Paul Watzlawick raconte en effet, que la plus forte corrélation trouvée dans les années 1950 a été celle observée entre la consommation de bière sur la côte ouest des USA, et la mortalité infantile au Japon. Peut-on accuser pour autant les américains assoiffés de tuer des japonais ? Ou au contraire, doit-on accuser les enfants japonais morts d’assoiffer les américains ? Cet exemple a été fréquemment repris pour montrer les limites des statistiques et démontrer à juste titre « qu’on peut leur faire dire n’importe quoi ». Un site très sérieux, « Pénombre » (http://www2.unil.ch/penombre/) traite du sujet des détournements par les médias des chiffres au quotidien. Des mathématiciens et juristes de renom y sont rédacteurs.
Autre exemple : si on met en évidence que le cerveau des adolescents qui passent 5 heures par jours sur leur portable est ramolli, ce ne sera pas forcément la faute aux portables mais peut-être parce que ce sont ces mêmes ados qui regardent les reality-show débilisants. On peut aussi prendre la cause pour l’effet : c’est parce qu’ils ont le cerveau ramolli qu’ils passent 5 heures par jour sur leur portables...
Internet regorge d’autres exemples amusants où corrélation et causalité sont confondues et malmenées. Cet artifice est souvent utilisé à des fins discutables, en particulier dans le domaine des pseudo-sciences (par exemple : http://www.zetetique.ldh.org/lignon_arles.html).
Interrogé à ce sujet, Olivier Bomsel se défausse en soulignant : « Je ne veux pas rentrer dans le débat sur les causes - multiples, complexes, enchevêtrées - de la baisse des ventes. On ne fait que pointer une corrélation : celle de la baisse des ventes et du déploiement des débits »…« On analyse ensuite, du point de la distribution et du marketing, les effets de la concurrence entre payant et gratuit ». Malheureusement, ceci témoigne d’une mauvaise foi à posteriori. Le début de l’étude décrit en effet plusieurs corrélations, puis, un habile glissement sémantique remplace peu à peu cette « corrélation » par une « causalité » qui prendra ensuite toute son importance dans la conclusion de l ‘étude. Le terme « causalité » n’est pas explicitement énoncé mais la tromperie est que pour la plupart des gens corrélation et causalité sont identiques ou du moins, leur superposition est logique. Nombre de scientifiques en font d’ailleurs parfois les frais. Mais d’un point de vue rigoureusement mathématique, ces deux concepts sont distincts et si causalité implique implicitement corrélation, le contraire n’est absolument pas vrai. Cet éclairage est nécessaire pour aborder la suite de l’étude.
La partie relative à « La dynamique économique de l’accès » traite de l’importance et du développement du haut-débit sur le marché de l’accès internet, de leur impact sur les performances économiques des FAI, ainsi que des habitudes des internautes sur leur usage du haut-débit. En suivant les analyses énoncées dans ce chapitre, sous prétexte que le téléchargement de musique est plus fréquent en haut-débit qu’en bas-débit, on veut nous faire croire que la motivation première du développement du haut-débit est l’usage du P2P, à des fins illégales forcément. Toutefois, ces conclusions sont tirées des tableaux 7, 8 et des graphiques 14, 15 et 16. Les données chiffrées énoncées sont malheureusement citées de sources comme « Media and Marketing Europe-Forrester Inc. » ou d’enquêtes IPSOS.
Etablir que « le téléchargement de musique est une motivation importante du consommateur pour accéder au haut-débit » à partir, entre autres mais principalement, d’un sondage IPSOS réalisé sur 7430 internautes en France ou de 6600 individus de 12 pays est un peu péremptoire. D’autant que les chiffres varient beaucoup d’un tableau à un autre.
Selon « Media and Marketing Europe-Forrester Inc. » 20% des connectés à internet utilisent le web pour télécharger de la musique (légalement ou non, ce n’est pas précisé). Mais ces 20% d’abonnés l’utilisent aussi pour d’autres raisons (preuve, la somme des pourcentages dépasse allègrement les 300%, un sondé pouvait donc donner plusieurs réponses). Il faut donc considérer ces données dans leur ordre d’importance et non considérer le nombre symbolique de 20%. Ainsi le téléchargement de musique arrive en 6ème position dans les préférences d’usage d’internet.
Selon l’étude IPSOS réalisée sur 7430 internautes haut-débit, il est estimé à 31% le nombre de personnes qui visitent des sites de services relatifs au téléchargement de MP3 (ici aussi services légaux ou non, on ne sait pas). De même, ces 31% d’abonnés utilisent internet à d’autres fins (total des pourcentages : 183%, plusieurs réponses par sondé)
Selon « Pew Internet & American Life Project, 2003 », aux Etats-Unis 13% des abonnés haut-débit téléchargent de la musique alors que l’enquête IPSOS menée sur les habitudes de 6600 personnes dans 12 pays estime que 44% des interrogés ont téléchargé au moins une fois de la musique en 2002.
Mis à part le fait que ces chiffres sont tirés d’enquêtes de comportement ou de sondages, il aurait été bon de préciser les fourchettes d’erreur relatives à l’ensemble de ces données afin de nuancer la grandeur des chiffres annoncés. D’un point de vue mathématique et scientifique, ce manque de rigueur dans le traitement des données ôte malheureusement toute crédibilité aux conclusions qui en sont tirées. En sciences, les statistiques répondent à des règles de traitement strictes, dont il faut obligatoirement préciser toutes les facettes, afin qu’elles puissent être avalisées en tant que « données recevables » pour étayer une hypothèse. De même, il est exclus de comparer le mode de traitement de statistiques issues de mesures physiques, biologiques (etc…) avec celui employé dans les sondages. Les règles y sont différentes car devant tenir compte de l’aspect « humain » des informations collectées. En effet, de nombreuses études universitaires montrent que, lors d’un sondage, les réponses d’un sondé peuvent varier significativement en fonction de différents facteurs : ordre de présentation des réponses à l’intéressé, temps libre accordé au sondage par le sondé, volonté de fausser le sondage en répondant tout sauf ce qu’on pense vraiment (par jeu, vengeance…) sont des exemples courants. De même, la synthèse finale des données du sondage peut faire apparaître des choses qui étaient absentes à partir des résultats bruts. Tout dépend donc de ce que l’on veut faire dire au sondage et de la manière dont on présente et traite les questions ou les résultats.
Par exemple, à partir des chiffres énoncés dans l’étude, on peut tirer ceci :
D’après le graphe 6, dans le cas de la France, on constate que le taux de croissance en volume du marché du disque passe de +14% à –4,5% pour un taux de pénétration du haut-débit passant de 1% à 5%.
Donc pour 4% de pénétration du haut-débit, la croissance en volume du marché du disque chute de 18,5%. Or, il faut savoir que tous les abonnés haut-débit ne font pas de P2P et que parmi ceux-ci tous ne copient pas illégalement de la musique (ou logiciels…). Tablons donc sur les 31% de connectés haut-débit issus du sondage IPSOS qui téléchargent de la musique et considérons que TOUS piratent de la musique. Ainsi, sur 4% de pénétration du haut-débit, 31% de ces 4% s ‘en serviront pour télécharger au mépris des lois sur les copyrights. Soit donc 1,24% de pénétration du haut-débit.
Dès lors, pour 1,24% de pénétration du haut-débit, on observe une chute de 18,5% de la croissance en volume du marché du disque, en France au premier semestre 2003. Ainsi donc, seulement 1,24% de connections haut-débit en plus suffiraient à faire chuter les taux de croissance en volume du marché du disque de 18,5%(!) ? Ce chiffre est bien trop impressionnant pour être vrai, non ? Pourtant cela reste logique. Aussi logique que ce qui est énoncé dans l ‘étude.
Autre exemple :
En juillet 2003, on compte 2,053 millions d’abonnés haut-débit en France (Sources : AFA, Wanadoo, Free, AOL, Tiscali et Club Internet, tableau 6). En décembre 2002, on avait 1,456 millions d’abonnés. Au premier semestre 2003, on compte donc en France 597 000 nouveaux abonnés haut-débit dont 31% (bien sûr) vont utiliser leur connexion uniquement pour pirater de la musique, soit 185 070 personnes (ce qui représente 0,308% de la population française, en considérant la population à 60 millions d’individus). Ainsi donc, 185 070 personnes, ou 0,308% de la population française suffisent pour faire chuter le taux de croissance en volume du marché du disque de 18,5%(!) en France ?
Faramineux ! Ces personnes doivent disposer d’un pouvoir d’achat absolument hors normes pour entraîner une telle débandade de l’industrie musicale.
J’en conclus donc que seuls les milliardaires, PDG et haut fonctionnaires d’état se livrent à du piratage de musique en France.
Voilà, ceci montre à quel point, à partir des même données, on peut obtenir des résultats et conclusions absolument invraisemblables. Il suffirait de glisser des graphiques, des explications techniques, des termes anglais et des encadrés avec des idées fortes pour obtenir quelque chose de comparable à cette étude.
Un dernier exemple pour la route et je passe à la seconde partie :
Selon l’Idate, un total de 149,8 milliards de titres ont été téléchargés dans le monde sur les réseaux deP2P en 2003. Or en 2002, le CA de l’industrie musicale a chuté de 2,2 milliards de dollars pour un total de CA égal à 32 milliards de dollars.
Ainsi le téléchargement de 1 titre sur le réseau P2P de titres musicaux ne ferait chuter le CA de l’industrie du disque que de 0,0146 dollars. Par extension, le téléchargement d’un album complet (12 titres disons) fait chuter le CA de 0,292 dollars. Soit moins de 1,91 Francs.
Mais si le téléchargement d’un album ne fait perdre que 1,91Frs de Chiffre d’Affaire à l’industrie musicale, pourquoi continue-t-on à payer plus de 90Frs un album en prix vert à la FNAC ?
Enfin, si un titre coûte à l’industrie musicale 0,0146 dollars, pourquoi ce même titre coûte 0,99 dollars sur les sites légaux de vente de musique en ligne (iTunes Music OnLine) ?
Je suis tombé sur l’étude provenant de « L’Ecole Nationale Supérieure des Mines de Paris, CERNA » et traitant des « Enjeux économiques de la distribution des contenus » (www.cerna.ensmp.fr/Documents/OBetalii-P2P.pdf). Les auteurs de ce rapport édifiant nous apprennent, chiffres et graphes officiels à l’appui (sources IFPI, RIAA etc…) que le P2P est responsable de la crise actuelle de l’industrie musicale. Ce n’est pas nouveau.
Dans le rapport, de nombreuses données graphiques viennent étayer l’argumentation de l’étude. Le rôle des données statistiques est important, dans toute publication scientifique, afin de prouver le modèle ou les hypothèses de recherche énoncés. Encore faut-il les utiliser en respectant les règles du jeu, sans quoi le caractère rigoureux de l’étude s’effondre, suivi de sa crédibilité.
Les 27 premières pages de l’étude sont intéressantes et leur rôle est de planter le décor : explications techniques, aperçu des enjeux, définitions de vocabulaire. Puis, à la page 28, dans le chapitre « Evasion de l’industrie des contenus », les premières données graphiques apparaissent.
Le premier graphe présenté (Sources : IFPI/RedShift/IDATE), veut établir une corrélation entre la décroissance du marché mondial du disque et le nombre d’utilisateurs du P2P. Il faut noter le choix judicieux de l ‘échelle utilisée afin que les points maximums de ce double graphe se jouxtent et donnent l’illusion d’une relation bien plus profonde qu’une simple corrélation.
Ainsi, le tableau suivant enfonce le clou en établissant un comparatif entre le Nombre d’utilisateurs connectés au réseau P2P à chaque instant et le Nombre de fichiers téléchargés, chaque année. Ce nombre de fichiers est une estimation basée sur 38% des requêtes et suppose que tous les fichiers téléchargés sont utiles. Ces chiffres sont bien entendu à prendre avec précaution, ce que souligne le rapporteur afin d’ôter les soupçons qui commencent légitimement à poindre. Mais, peu à peu se dessine la forme du procès qui va être mené à l’encontre du peer-to-peer : le haut-débit et le nombre d’utilisateurs de P2P influent très fortement sur le taux de décroissance annuel du marché mondial du disque.
Le constat suivant est sans pitié : un second graphe de corrélation (Sources : Idate/Ifpi. Valeurs de croissance 2003 : 1er semestre.) décrit les « Ventes de disques et le déploiement du haut débit ». 4 courbes colorées et relativement parallèles établissent une corrélation entre le taux de croissance en volume du marché du disque (qui chute d’environ 25% - !- en un semestre en France. Il passe de +15% à environ –10% en 6 mois. Ah…) et le taux de pénétration du haut-débit (environ +4% en France sur la même période).
Et là, tout est dit. Dans l’esprit de chacun le haut-débit entraîne l’essor du peer-to-peer qui entraîne à son tour la chute des ventes de disques, donc des revenus de l’industrie musicale…etc…
S’ensuit un graphe décrivant le taux de croissance du marché français (Sources : IFPI). À partir de 2001, on peut lire une chute vertigineuse de ce taux qui passe de +13% en 2001 à –9% mi-2003.
La conclusion de la première partie (page 35) suggère de facto la responsabilité du P2P dans la nécessité, pour l’industrie musicale, d’investir lourdement dans des modèles payants de distribution en ligne pour contrer les pertes de revenus dû, on s’en sera douté, au piratage via le net. La causalité entre baisse de chiffre d’affaire, augmentation de la pénétration du haut-débit et accroissement de l’utilisation du P2P est dès lors suggérée fortement.
Logique ? À première vue ça se tient. Malheureusement, malgré les données graphiques et statistiques énoncées, rien n’a été prouvé.
Pourquoi ? Car tous ces graphes décrivent des corrélations. Mais « corrélation » n’est pas « causalité ». C’est une des bases de l’analyse statistique : une corrélation entre deux évènements, aussi forte soit-elle, n’apportera jamais la preuve d’une relation de causalité entre eux. Mr Henti Atlan (http://www.droit-de-suite.com/atlan.htm) l’explique dans son étude traitant des « Usages et mésusages des statistiques et des probabilités » (http://www.droit-de-suite.com/usages_et_mesusages.htm)
D’un point de vue lexical, quand deux faits apparaissent comme ayant suivi la même progression dans le temps, nous avons une corrélation. En revanche, Quand un fait entraîne l’apparition d’un autre nous avons une relation de cause-à-effet, c’est-à-dire une causalité.
Pour illustrer ce propos, prenons des exemples :
Une des plus belles corrélations établie dans l’histoire des sciences est décrite dans le livre « Une logique de la communication ». Paul Watzlawick raconte en effet, que la plus forte corrélation trouvée dans les années 1950 a été celle observée entre la consommation de bière sur la côte ouest des USA, et la mortalité infantile au Japon. Peut-on accuser pour autant les américains assoiffés de tuer des japonais ? Ou au contraire, doit-on accuser les enfants japonais morts d’assoiffer les américains ? Cet exemple a été fréquemment repris pour montrer les limites des statistiques et démontrer à juste titre « qu’on peut leur faire dire n’importe quoi ». Un site très sérieux, « Pénombre » (http://www2.unil.ch/penombre/) traite du sujet des détournements par les médias des chiffres au quotidien. Des mathématiciens et juristes de renom y sont rédacteurs.
Autre exemple : si on met en évidence que le cerveau des adolescents qui passent 5 heures par jours sur leur portable est ramolli, ce ne sera pas forcément la faute aux portables mais peut-être parce que ce sont ces mêmes ados qui regardent les reality-show débilisants. On peut aussi prendre la cause pour l’effet : c’est parce qu’ils ont le cerveau ramolli qu’ils passent 5 heures par jour sur leur portables...
Internet regorge d’autres exemples amusants où corrélation et causalité sont confondues et malmenées. Cet artifice est souvent utilisé à des fins discutables, en particulier dans le domaine des pseudo-sciences (par exemple : http://www.zetetique.ldh.org/lignon_arles.html).
Interrogé à ce sujet, Olivier Bomsel se défausse en soulignant : « Je ne veux pas rentrer dans le débat sur les causes - multiples, complexes, enchevêtrées - de la baisse des ventes. On ne fait que pointer une corrélation : celle de la baisse des ventes et du déploiement des débits »…« On analyse ensuite, du point de la distribution et du marketing, les effets de la concurrence entre payant et gratuit ». Malheureusement, ceci témoigne d’une mauvaise foi à posteriori. Le début de l’étude décrit en effet plusieurs corrélations, puis, un habile glissement sémantique remplace peu à peu cette « corrélation » par une « causalité » qui prendra ensuite toute son importance dans la conclusion de l ‘étude. Le terme « causalité » n’est pas explicitement énoncé mais la tromperie est que pour la plupart des gens corrélation et causalité sont identiques ou du moins, leur superposition est logique. Nombre de scientifiques en font d’ailleurs parfois les frais. Mais d’un point de vue rigoureusement mathématique, ces deux concepts sont distincts et si causalité implique implicitement corrélation, le contraire n’est absolument pas vrai. Cet éclairage est nécessaire pour aborder la suite de l’étude.
La partie relative à « La dynamique économique de l’accès » traite de l’importance et du développement du haut-débit sur le marché de l’accès internet, de leur impact sur les performances économiques des FAI, ainsi que des habitudes des internautes sur leur usage du haut-débit. En suivant les analyses énoncées dans ce chapitre, sous prétexte que le téléchargement de musique est plus fréquent en haut-débit qu’en bas-débit, on veut nous faire croire que la motivation première du développement du haut-débit est l’usage du P2P, à des fins illégales forcément. Toutefois, ces conclusions sont tirées des tableaux 7, 8 et des graphiques 14, 15 et 16. Les données chiffrées énoncées sont malheureusement citées de sources comme « Media and Marketing Europe-Forrester Inc. » ou d’enquêtes IPSOS.
Etablir que « le téléchargement de musique est une motivation importante du consommateur pour accéder au haut-débit » à partir, entre autres mais principalement, d’un sondage IPSOS réalisé sur 7430 internautes en France ou de 6600 individus de 12 pays est un peu péremptoire. D’autant que les chiffres varient beaucoup d’un tableau à un autre.
Selon « Media and Marketing Europe-Forrester Inc. » 20% des connectés à internet utilisent le web pour télécharger de la musique (légalement ou non, ce n’est pas précisé). Mais ces 20% d’abonnés l’utilisent aussi pour d’autres raisons (preuve, la somme des pourcentages dépasse allègrement les 300%, un sondé pouvait donc donner plusieurs réponses). Il faut donc considérer ces données dans leur ordre d’importance et non considérer le nombre symbolique de 20%. Ainsi le téléchargement de musique arrive en 6ème position dans les préférences d’usage d’internet.
Selon l’étude IPSOS réalisée sur 7430 internautes haut-débit, il est estimé à 31% le nombre de personnes qui visitent des sites de services relatifs au téléchargement de MP3 (ici aussi services légaux ou non, on ne sait pas). De même, ces 31% d’abonnés utilisent internet à d’autres fins (total des pourcentages : 183%, plusieurs réponses par sondé)
Selon « Pew Internet & American Life Project, 2003 », aux Etats-Unis 13% des abonnés haut-débit téléchargent de la musique alors que l’enquête IPSOS menée sur les habitudes de 6600 personnes dans 12 pays estime que 44% des interrogés ont téléchargé au moins une fois de la musique en 2002.
Mis à part le fait que ces chiffres sont tirés d’enquêtes de comportement ou de sondages, il aurait été bon de préciser les fourchettes d’erreur relatives à l’ensemble de ces données afin de nuancer la grandeur des chiffres annoncés. D’un point de vue mathématique et scientifique, ce manque de rigueur dans le traitement des données ôte malheureusement toute crédibilité aux conclusions qui en sont tirées. En sciences, les statistiques répondent à des règles de traitement strictes, dont il faut obligatoirement préciser toutes les facettes, afin qu’elles puissent être avalisées en tant que « données recevables » pour étayer une hypothèse. De même, il est exclus de comparer le mode de traitement de statistiques issues de mesures physiques, biologiques (etc…) avec celui employé dans les sondages. Les règles y sont différentes car devant tenir compte de l’aspect « humain » des informations collectées. En effet, de nombreuses études universitaires montrent que, lors d’un sondage, les réponses d’un sondé peuvent varier significativement en fonction de différents facteurs : ordre de présentation des réponses à l’intéressé, temps libre accordé au sondage par le sondé, volonté de fausser le sondage en répondant tout sauf ce qu’on pense vraiment (par jeu, vengeance…) sont des exemples courants. De même, la synthèse finale des données du sondage peut faire apparaître des choses qui étaient absentes à partir des résultats bruts. Tout dépend donc de ce que l’on veut faire dire au sondage et de la manière dont on présente et traite les questions ou les résultats.
Par exemple, à partir des chiffres énoncés dans l’étude, on peut tirer ceci :
D’après le graphe 6, dans le cas de la France, on constate que le taux de croissance en volume du marché du disque passe de +14% à –4,5% pour un taux de pénétration du haut-débit passant de 1% à 5%.
Donc pour 4% de pénétration du haut-débit, la croissance en volume du marché du disque chute de 18,5%. Or, il faut savoir que tous les abonnés haut-débit ne font pas de P2P et que parmi ceux-ci tous ne copient pas illégalement de la musique (ou logiciels…). Tablons donc sur les 31% de connectés haut-débit issus du sondage IPSOS qui téléchargent de la musique et considérons que TOUS piratent de la musique. Ainsi, sur 4% de pénétration du haut-débit, 31% de ces 4% s ‘en serviront pour télécharger au mépris des lois sur les copyrights. Soit donc 1,24% de pénétration du haut-débit.
Dès lors, pour 1,24% de pénétration du haut-débit, on observe une chute de 18,5% de la croissance en volume du marché du disque, en France au premier semestre 2003.
Ainsi donc, seulement 1,24% de connections haut-débit en plus suffiraient à faire chuter les taux de croissance en volume du marché du disque de 18,5%(!) ? Ce chiffre est bien trop impressionnant pour être vrai, non ? Pourtant cela reste logique. Aussi logique que ce qui est énoncé dans l ‘étude.
Autre exemple :
En juillet 2003, on compte 2,053 millions d’abonnés haut-débit en France (Sources : AFA, Wanadoo, Free, AOL, Tiscali et Club Internet, tableau 6). En décembre 2002, on avait 1,456 millions d’abonnés. Au premier semestre 2003, on compte donc en France 597 000 nouveaux abonnés haut-débit dont 31% (bien sûr) vont utiliser leur connexion uniquement pour pirater de la musique, soit 185 070 personnes (ce qui représente 0,308% de la population française, en considérant la population à 60 millions d’individus).
Ainsi donc, 185 070 personnes, ou 0,308% de la population française suffisent pour faire chuter le taux de croissance en volume du marché du disque de 18,5%(!) en France ?
Faramineux ! Ces personnes doivent disposer d’un pouvoir d’achat absolument hors normes pour entraîner une telle débandade de l’industrie musicale.
J’en conclus donc que seuls les milliardaires, PDG et haut fonctionnaires d’état se livrent à du piratage de musique en France.
Voilà, ceci montre à quel point, à partir des même données, on peut obtenir des résultats et conclusions absolument invraisemblables. Il suffirait de glisser des graphiques, des explications techniques, des termes anglais et des encadrés avec des idées fortes pour obtenir quelque chose de comparable à cette étude.
Un dernier exemple pour la route et je passe à la seconde partie :
Selon l’Idate, un total de 149,8 milliards de titres ont été téléchargés dans le monde sur les réseaux deP2P en 2003. Or en 2002, le CA de l’industrie musicale a chuté de 2,2 milliards de dollars pour un total de CA égal à 32 milliards de dollars.
Ainsi le téléchargement de 1 titre sur le réseau P2P de titres musicaux ne ferait chuter le CA de l’industrie du disque que de 0,0146 dollars. Par extension, le téléchargement d’un album complet (12 titres disons) fait chuter le CA de 0,292 dollars. Soit moins de 1,91 Francs.
Mais si le téléchargement d’un album ne fait perdre que 1,91Frs de Chiffre d’Affaire à l’industrie musicale, pourquoi continue-t-on à payer plus de 90Frs un album en prix vert à la FNAC ?
Enfin, si un titre coûte à l’industrie musicale 0,0146 dollars, pourquoi ce même titre coûte 0,99 dollars sur les sites légaux de vente de musique en ligne (iTunes Music OnLine) ?
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