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19 août 2001, 09:35, par Pierre Madrid

Salut Raoul, c’est Pierre

C’est comme ça que je dirai si j’avais ton téléphone et que je t’appelai pour prendre des nouvelles, te proposer d’aller boire un verre.
"Ma fin" j’aurai envie d’écrire pour répondre à ta chronique.
Ça fait presque un an que je n’ai pas foutus les pieds dans certaines rédactions, cette nuit pourtant j’en ai révé comme un cauchemar. Il y avait une grande piéce avec des gens qui passaient, du bruit, une grande table avec des photos que j’avais amené et jamais celle qu’il fallait, on m’avait oublié devant cette table.

J’ai fait d’autres choses et puis aussi continué a publier. J’ai essayé de prendre la vie moins au sérieux, de garder le sourire quand dans un journal on m’appelle. J’ai encore et sans cesse l’impression d’en être à mes débuts, d’avoir tout a prouver devant des regards froids.
Je n’ai pas relus Albert Londres, ces « fils » se sont perdus. Même sur internet ils ne sont pas.
Je fais d’autre-choses et puis toujours les même.
Je marche le long du canal St Martin avec une jeune femme silencieuse. Elle me remplis toute entiére, c’est bien et je ne sais pas ce qui va nous arriver. Il est question d’images, mais aussi de paroles de sensations, d’émotion d’endroits où nous allons ensemble pour raconter ce que d’autres hommes et femmes vivent.

Nous allons partir en voyage ensemble continuer.

La photographie, le journalisme est arrivé au maximum de sa standardisation, son essence s’est perdus, comme l’essence d’une foi qui disparait au profit de rites, de répétitions, de simulacres sans âmes. La fonction a remplaçé l’essence. Dans les écoles de journalisme on prépare des vedettes, comme dans les haras on prépare des champions, prêts a sauter tous les obstacles pour arriver sur le podium. Peu importe le reste, ils ne révent qu’a la télé, a leur nom sur un journal.

Il nous faut trouver de la place pour d’autres mots, d’autres images, d’autres façons d’emmener des lecteurs se frotter a la réalité, notre réalité, leur réalité. C’est ce que tu réussis dans ton texte. Nous parler de nous en nous parlant de toi. Mais combien sommes nous a être prés à ça. Ne pas vouloir nous étourdir, nous oublier, ne pas désirer ne plus exister, être portés.
Il y a la jeune femme qui marche silencieuse, quelques baisers, mon doigt qui passe sur son bras, des cigarettes, s’abriter de la pluie du 15 Aout. Des enfants qui jouent, une petite musique un peu désespéré qu’elle m’a fait découvrir, des livres de philosophie et puis le calme du mois d’Aout.

Raoul, il nous reste a réinventer la vie puisqu’il y en a de moins en moins là où elle est sensée être : formatée, aseptisée, qualibrée, canalisée, limitée. Non pas quoi en faire mais comment le faire, et l’argent puisqu’il est devenus une façon de tuer, de faire taire, de faire ne plus exister.

Il y a la jeune femme qui marche, le 15 aout le long du canal St Martin, des terrasses bondées, les « événements » de Gènes, des amis que j’ai accompagné au Pére Lachaise ou ailleurs. Morts pendant l’été. 30-35 ans, c’est pas dans les journaux et pourtant c’est là qu’est la vie.

La jeune femme rousse qui s’impatiente m’en rappelle d’autres que j’ai quitté en laissant : des années, des meubles, de l’électro ménager, des livres, des regrets de n’avoir été qu’un réve de respectabilité, un peu d’admiration, d’ambition, une maison.

J’ai envie de te souhaiter un bon début et que tu me souhaite une bonne fin.

Je t’embrasse Raoul, a bientôt.

Pierre Madrid