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> Quand on se réclame

21 mai 2001, 13:45, par Phynette

Ah, mon Eléonore, je t’aime…

Tu me rappelles mon jeune temps, quand, fraîche émoulue de Coforma, ayant subi le salutaire bourrage de crâne de six mois qui était l’équivalent en version concentrée de dix ans de nourrissonnage dans un cassetin de correcteurs, je partais en croisade pour la précision et la justesse de la langue française, évidemment non pas pour faire chier le monde et pour imposer une certaine marque, mais par amour pour la liberté d’expression, qui, Karl Kraus a raison, tient à ce fil - la révision d’un texte par un professionnel est en effet le seul moyen d’assurer la compréhension de ce texte, son appartenance à la richesse commune de la langue.

Et tu as raison. Oui, pleinement raison. Mais les objections que tu rencontres, je les ai tellement entendues que j’ai lâché prise. "Ouah, on a le droit…", "On comprend quand même", "On fait ce qu’on veut"… "c’est des enculages de mouches"… réflexions qui passent à côté de l’essentiel, mais c’est un discours auquel on a du mal à répondre, et on se décourage, à la longue, de répondre. Car ceux qui objectent sont les premiers à apprécier qu’un texte soit rendu pleinement compréhensible par l’action d’un bon correcteur, mais ils ne le voient pas, car quand c’est bien fait personne ne le remarque… Alors comment pourraient-ils comprendre notre travail ? Notre travail a ceci de dramatique qu’on ne s’aperçoit de sa nécessité que quand il a totalement disparu. Mais il ne peut jamais faire preuve de son utilité, car celle-ci est par définition indécelable.

Cela fait plusieurs années que je ne suis plus correctrice, et avant de rendre mon tablier j’ai commis (à l’occasion d’une conférence de l’aTypI à Lyon, 1998) un article déchirant sur la mort du correcteur, article sur lequel je reçois encore par mail des commentaires tout aussi déchirants.

Tu vois, ce service de révision des articles d’uZine, ça fait quelque temps que j’y ai pensé moi-même. Mais je n’ai jamais osé le proposer. Lassitude d’ancienne combattante pleine de bleus, sentiment de vanité et d’inutilité, ce qui fait que j’admire ta fougue, en laquelle je crois deviner le feu de quelqu’un qui n’est pas dans le métier depuis très longtemps. Me trompé-je ?

Bon, alors si je ne suis plus correctrice, qu’est-ce que je suis ?

Je suis auteur, j’écris des livres. Et quand j’écris des livres, qu’est-ce que je fais ?

Eh bien je gueule contre les correcteurs.

Je gueule avec fureur et désespoir contre d’infâmes crétines qui rajoutent les pires bourdes de typo, qui éprouvent un malin plaisir à remplacer "poursuivez la cuisson" par "laissez la cuisson se poursuivre" (!), qui s’évertuent à changer mon "vinaigre de jerez" en "vinaigre de Xérès"… sur 220 pages.

Oui, Eléonore, tu l’as compris par ces deux exemples, nous avons affaire à de non-professionnels. A ces monstres que chérissent les éditeurs (moins chers, pas syndiqués, corvéables à merci et n’ayant pas pour autant oublié la chiantise qui fait, sous certains aspects, la force de notre métier). A ces hydres qui nous font, peu à peu, disparaître.

Grosses bises, Eléonore, et bon courage. Soit dit en passant, j’aimerais bien que ton idée de proposer un service de correction à uZine (ce qui me semble la moindre des choses) fasse son chemin. Ce n’est pas impossible, après tout. Et ce serait nécessaire. Moi-même, j’avais envoyé la traduction d’un article ; mais, une fois celui-ci paru, quand j’ai vu les corrections qui y avaient été apportées, j’ai décidé de ne pas renouveler l’expérience. Il n’y en avait pas assez pour râler mais assez pour couper court à toute persévéreance.