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> Mai 68, révolution pédonazie ?

26 février 2001, 11:00, par Phynette

Décidément, le pire drame, concernant ce procès de Mai 68, c’est qu’il est mené par deux camps accusateurs théoriquement antagonistes : en effet, du côté du manche capitaliste, les réacs et néo-réacs peuvent lui attribuer toutes les perversions, style Narcy ; mais dans l’autre camp - celui de ce qui se veut résistance au capitalisme - on y voit la force qui a "encouragé" ledit capitalisme et on en fait l’origine de la catastrophe néolibérale actuelle sur le plan humain, économique, moral, etc. Carrément. Si la première attitude est teigneuse mais pas étonnante, la seconde me paraît beaucoup plus grave.

D’abord, elle se livre à un désastreux téléscopage temporel. Comme si, entre les années 60-70 et les années 90, il n’y avait pas eu les années 80 et la vague néoconservatrice, ouvertement destructrice des idéaux de 68, qui s’est manifestée non seulement par le reaganisme, le thatcherisme et le mitterrandisme seconde époque, mais aussi par une montée des conceptions morales réactionnaires, alors encore peu perceptibles mais qui se sont largement épanouies au cours des années 80 sous forme d’un retour à l’ordre moral. Ce dont on voit le résultat actuellement, ce n’est pas 68, c’est la double entreprise de réaction et de récupération consciencieuse qu’on n’a pu que remarquer si on a été attentif aux événements et aux mentalités entre 1970 et 2000. Comme si la merde actuelle n’était l’effet que d’une espèce de mutation génétique naturelle des idéaux de 68, sans le concours d’autres éléments. Je suis assez surprise qu’on tienne tant, actuellement, à cette curieuse idée, qui est tout à fait a-historique.

Mai 68 bénéficiait d’un terrain providentiel : son éclatement était légitime, la soupape sautait, mais a posteriori on se dit qu’elle a sauté pour peu de chose en comparaison avec ce qui a suivi. Je crois que ce qui a rendu 68 possible, c’est que les problèmes étaient connus, mais qu’ils n’avaient pas encore atteint assez d’ampleur pour paralyser toute idée de révolte efficace. En outre, les forces réactionnaires n’étaient pas préparées au phénomène. Et depuis, Dieu sait si elles ont compris le danger et se sont organisées en conséquence. Donc je crois que 68 s’est fait d’abord quand il était temps de le faire, mais surtout quand il était facile de le faire. Les idées ont été posées en 68, répondant à des réalités connues. En sont sortis divers principes - écologie politique, tiers-mondisme, libération sexuelle, anticapitalisme, féminisme, etc., qui sont aujourd’hui tout aussi vivants et valables qu’à l’heure où ils furent définis, mais qui continuent de vivre et d’animer un certain nombre de bonnes volontés en un temps où le désastre est encore plus lourd, où les dangers sont plus aigus, où l’opposition est encore plus violente qu’en 68.

A danger plus grave, lutte plus intense, cela me semble aller de soi, mais alors pourquoi abandonner la lutte en se concentrant sur certains phénomènes annexes (les soixante-huitards qui ont si mal vieilli, oui, mais qu’est-ce qu’on en a à foutre ?) et non sur les principes de résistance qui restent les mêmes, puisque le danger reste le même ? Pour que le capitalisme se renforce, il fallait bien évidemment qu’il s’empare des concepts dont il pouvait s’emparer afin de manipuler les gens à travers eux (récupération) et ensuite qu’il combatte directement de front là où il ne pouvait pas absorber. C’est ce qui a été fait. Il est stérile de juger mai 68 et sa mouvance à ce que sont devenus ses grandes figures aujourd’hui (July, Cohn-Bendit, etc.). Qu’ils aient trahi, dans des mesures variables, leurs idéaux les concerne, mais cela ne saurait incriminer les idéaux. Soif de pouvoir et d’influence, cupidité, désir forcené de ne pas se laisser distancer (que de conneries on peut faire ou dire juste pour repousser le fauteuil à roulettes), ces principes sont malheureusement universels. C’est triste, mais il faut toujours compter avec eux, les principes ne devraient pas avoir à en faire les frais et le bébé ne devrait pas être jeté avec l’eau du bain.

J’aimerais qu’on cesse de culpabiliser stérilement une époque passée, culpabilisation qui peut faire noircir du papier mais qui n’avance personne. Faire le procès d’une époque est toujours illusoire ; c’est de l’époque actuelle qu’il faut faire le procès. J’aimerais qu’on voie bien que ce qui est à l’oeuvre à présent, c’est un travail de sape de tout ce qui peut encore constituer une opposition au capitalisme, à la marchandisation et au puritanisme moral qui est son plus puissant soutien. Qu’est-ce qu’on en a à fiche, que cette dynamique-là semble en analogie avec le "jouir sans entraves" de 68 ? Est-ce qu’une analogie entraîne forcément une corrélation historique, un rapport génétique ? Personnellement, je ne le crois pas, et je le crois d’autant moins dans ce cas précis.

Le seul responsable, c’est le capitalisme, ne vous y trompez pas. Ce ne sont pas les idéaux libertaires de 68, quelle que soit la façon dont leur application a pu évoluer, se transformer, voire se dévoyer. Entériner cette confusion, c’est comme détruire les pousses du seul jardin qui nous reste à cultiver.

J’avais déjà bondi, vers 1998, lorsque j’avais lu les déclarations et les écrits de Michel Houellebecq, qui a été un des premiers à faire le procès des idéaux libertaires de 68, en particulier en matière sexuelle (lui, son truc, c’est l’échangisme, c’est-à-dire le sexe bourgeois, organisé, qui ne déborde pas dans la société et ne met rien en cause). Sa description hargneuse des "femmes libérées de 68 responsables de toute la misère affective actuelle" m’avait paru symptomatique d’un esprit très bas, sombrement moralisateur, gravement simplificateur (c’est sans doute pour cela qu’il a eu tant de succès) qui se revêtait de juste assez de cynisme littéraire pour séduire, par je ne sais quel prodige, une espèce d’intelligentsia. Pas l’intelligentsia dont on aurait pu attendre a priori cette adhésion à un discours aussi tristement réac, aussi pitoyablement sexiste, mais bel et bien les Inrocks, le Monde, etc. Je n’avais pas compris comment ce type qui réunissait tout ce qu’il fallait combattre - sexisme, préjugés racistes, cynisme, nihilisme -, en se servant de ficelles stylistiques (télescopage, amalgames, affirmations péremptoires, argumentation sans fond) grosses comme des maisons, pouvait apparaître comme "une voix nouvelle", voire (on l’a écrit) comme "un prophète" alors qu’il ne faisait que resservir les vieilles soupes ronchons que l’on croyait (depuis 1968, justement) dépassées et enterrées. J’ai trouvé cela très grave, mais cet écrivain de qualité moyenne n’est qu’un symptome, pas un phénomène en soi. L’état d’esprit dont il se réclame sévit largement et dangereusement ces temps-ci, et sa géographie est un beau bordel : vous le retrouvez aussi bien à TF1 ou à VSD que dans les prétendues avant-gardes. Tout cela au prix d’amalgames, de confusions, et d’une injustice flagrante faite à l’histoire de ces trente dernières années et à la façon dont les forces ont été distribuées, dont les choses se sont vraiment passées.