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> Vive la mort du social !

9 décembre 2000, 14:54, par Antoine Pitrou

Un point important en premier : tu dis "Il ne faut pas confondre relations sociales et relations
inter-individuelles." Moi, naïvement peut-être, je
pensais que ce que tu évoquais du social était la somme de ces relations
inter-individuelles (voulues ou non, bénéfiques ou non) que tu entretiens.
Mais alors qu’est-ce que le social ?
L’espèce de bidule gigantesque, inqualifiable et protéiforme constitué
de la somme de toutes les activités humaines ? Je ne vois vraiment pas
comment donner une allure précise, stable et uniforme à cette chose et, partant, comment en faire un
objet de discussions. D’ailleurs, tu le dis toi-même, "si tant est qu’une
telle chose existe" ; "c’est un autre probleme", ajoutes-tu,
alors qu’il me semble au contraire que si cette chose n’existe pas, il est
stérile de gloser dessus. Du coup, pas mal de tes affirmations
(comme le "léviathan social") me semblent parfaitement floues.

Point par point :

De plus, en derniere instance,
c’est la validation par les individus des cretineries technoides qui assure
leur perennité ...

La question est quels individus ? Je la posais déjà dans mon
message précédent (la technique, une liberté autorisée, mais par qui
et à quelles conditions ?).

C’est vrai que l’entreprise est une société ultra-codifiée, conservatrice et
obligatoire . Mais ces qualificatifs sont ceux de toute société.

Excuse-moi, mais il me semble qu’on peut introduire une gradiation dans
un jugement. Si on se réduit à zéro et un, oui, toutes les sociétés ont les mêmes
caractéristiques, point barre. La question est y-a-t-il amélioration ou régression ?
Tu parles du "fantasme de naturalité" a propos de l’"a priori positif" sur la
"société naturelle" (j’imagine qu’il s’agit là du "social" dont tu doutes
par ailleurs de l’existence) ? Sans forcément comprendre exactement ce
que tu veux dire - à défaut, toujours, d’une définition précise du "léviathan" - , il ne me semble pas choquant qu’effectivement, il y ait
en chacun de nous des préjugés comme celui, biologique, qui nous fait
trouver sympathique notre mère ou celle qui en tient lieu.

L’entreprise, devant faire de l’argent
(et le plus possible) par tous les moyens, a tendance à faire preuve
d’imagination et de faculté d’adaptation tout azimuts, ce qui reduit tout
de même son coté conservateur.

Non, primo, l’imagination et l’adapatation à outrances font partie
des tactiques possibles, ce ne sont pas les seules et ce ne sont pas
forcément (je dirai même plus, pas fréquemment) elles qui sont
appliquées. Secundo, l’imagination et l’adaptation de l’entreprise
en matière de production technique ne sont pas liées
aux qualités correspondantes en matière sociale (il suffit de voir
nos start-ups, dont certaines sont quand même un peu innovantes,
dont le crédo social est ultra-conservateur : l’argent
par dessus tout).

Tu parles d’instinct de conservation, il me semble que c’est la caractéristique
première de tout organisme ou toute société, y compris une entreprise. Je ne prenais pas "conservateur"
dans ce sens-là mais dans un sens bien plus subjectif ; je te signale que
l’article ainsi que ton intervention parlaient de liberté. Conservateur
pour moi voulait donc dire coercitif, aliénant ; réfractaire à
l’avancée des libertés que tu prétends engendrées invariablement
par toute compétence technique.

Et
la culture d’entreprise, on s’assoie dessus, pour peu que les compétences
techniques soient élévées, on peut même en public se gausser de son
ridicule.

Primo, ça concerne 1% de la population. Secundo je ne vois pas ce
qu’une telle attitude a d’intéressant sur le long terme ; c’est le
syndrôme de l’informaticien qui lit Dilbert en gloussant :
« Ouah haha, qu’est-ce qu’on est cons quand même de moisir
dans un milieu aussi minable ! »

D’abord parce
qu’un lien mercantile n’engage personne.

Et un contrat n’a aucune valeur juridique (donc socialement contraignante)...

Et soyons sérieux, il est bien
plus facile d’acquérir une capacité technique (la biologie moléculaire,
disons) que d’accroitre ses compétences pour gérer (ou être géré par) les
autres.

Où on voit que le "social", qui au départ était un "léviathan", vient
de changer de géométrie pour se réduire à la problématique de la "gestion des autres".

Quant à la facilité comparée de la compétence technique, tu dis ça parce
que comme moi tu détiens une telle compétence, mais faut pas rigoler :
les deux s’apprennent et se travaillent et je ne vois pas pourquoi la technique serait forcément
plus facile. Disons simplement que le système scolaire t’a habitué à
travailler trente ou quarante heures par semaine pendant des
années pour te former
techniquement, alors que passer le même temps à parfaire tes qualités
d’orateur et de meneur (puisque tu parles de la dimension "gestion
d’hommes" du "social") te semblerait parfaitement disproportionné.
Pourtant c’est tout aussi possible. C’est moins répandu car c’est
moins demandé par la société.

Mais la vie est
aussi offre de loi et demande (même si l’objet de l’offre et demande est
pluriel et mal défini dans ce cas).

C’est bien toute la différence pour moi. Remplace un espace d’alternatives
"pluriel et mal défini" par une contrainte forte (la nécessité de la compétence technique)
- et d’autant plus forte qu’aujourd’hui les compétences techniques valorisantes
se concentrent autour de l’informatique et des nouvelles technologies -,
et tu passes d’une liberté relative à un totalitarisme.

Mais
pourquoi un jugement de valeur, un jugement moralo-moraliste sur ce
point ? Le fetichisme de l’argent vaut bien le fetichisme sexuel, pourquoi
jouer les peres la vertu à l’encontre du premier ?

Je ne joue pas les pères la vertu, je n’ai rien contre un fétichisme qui
reste un choix individuel. Le problème du fétichisme de l’argent
et de la réussite dans le cadre de l’entreprise, c’est qu’il est imposé
à tous (et notamment par la pression du "social", qui contrairement
à ce que tu voudrais faire croire est bien évidemment intimement
imbriqué au fonctionnement économique dominant, c’est-à-dire
le fonctionnement en entreprise).

Oui, désolé, c’est un raisonnement
de "fight-clubber de gauche" (comme dirait l’excellent Jean-Pascal),
enfin il me semble que vu la tonalité du site il n’y a
pas de quoi être surpris.

Et les compétences techniques (variées)
permettent (enfin) de s’affranchir du Leviathan.

Je ne suis certainement pas aussi intelligent que toi, j’ai du mal
à comprendre. Si tu pouvais m’expliquer (en prenant bien
soin de définir le Léviathan). Et surtout faire le lien avec ce dont on
parlait au départ, c’est-à-dire spécifiquement la "nouvelle
économie" et la "libération" du travail en entreprise.