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> Internet comme machine de guerre

26 octobre 2000, 14:34

Cher Lefayot,

Sur l’offre et la demande
Ton objection est juste en ce qui concerne l’appareillage matériel et logiciel nécessaire à la circulation de l’information. Mais la production et la consommation de cette information elle-même se trouvent bel et bien horizontalisées par l’internet, ce qui permet plus de feed-back qu’à l’âge vertical de la communication. Un exemple : Nike peut beaucoup plus facilement acheter le silence de trente chaînes de télévision que de trois cents millions d’individus connectés à l’internet sur la manière dont ses chaussures sont fabriquées dans le tiers-monde. Encore faut-il, me diras-tu, que de telles informations soient dénichées sur le net, parmi des milliards d’autres : c’est ici le rôle des communautés virtuelles que de créer des réseaux auto-organisés de contagion de l’information — puis, mais c’est un autre débat, de passage du virtuel au réel.

Sur le désir et sa référence
Ta remarque est là encore très pertinente. Je doute cependant que la technoscience parvienne jamais à réduire nos désirs à sa nécessité propre, c’est-à-dire à la reproduction de l’efficience. En l’occurrence, c’est plutôt la question du capitalisme qui est ici ouverte : un immense détournement de nos désirs vers la marchandise et le spectacle désirables.

Sur la naturalité de la technique
La métaphore du langage tend en effet à naturaliser la technique, pour cette raison que la technique me semble avoir partie liée avec notre destin biologique. Elle est en effet un produit de notre esprit-conscience (le " mind " des sciences cognitives), qui est lui-même l’un des points d’aboutissement (provisoire) les plus étonnants de l’évolution : à la fois déterminé par des contraintes génétiques et totalement ouvert aux expériences du monde. Si la conscience est dès l’origine conscience et refus de la mort, alors la technique est une forme de la vie, comme son langage est un langage de notre existence. (On retrouve ici le désir évoqué ci-dessus, au sens brut et premier de désir de survivre). En tant que seconde nature, elle n’est guère plus tendre avec nous que la première. Mais l’humanité s’adaptera aux catastrophes technologiques comme elle s’était adaptée aux catastrophes naturelles : en les subissant souvent, en les maîtrisant parfois.

Sur la fatalité
La fatalité et l’effet d’entraînement systémique dont tu parles ne sont-ils pas au fond deux désignations du même phénomène, l’une datant de l’âge mythologique, l’autre de l’âge technologique ? L’effet systémique est certes de nature probabiliste, mais quand la probabilité tend vers O ou vers 1, elle tend du même coup à se confondre avec la fatalité.

Sur l’avenir de l’internet
Contrairement à toi, j’y vois plutôt qu’un simple " truc " surajouté aux autres dispositifs de communication. Son caractère intrinsèquement interactif — contrairement à la radio et à la télé, par exemple, où tu absorbes passivement des informations — et sa dimension englobante — absorption des autres médias par la numérisation – en font l’embryon d’une sorte de " média total " dont le contrôle n’aura plus aucun sens, contrairement à celui des médias partiels, en situation de concurrence, donc de luttes de pouvoir politique et économique. Ceux qui rêvent aujourd’hui de brider l’internet sont ceux qui voient en lui une menace potentielle sur les positions de force qu’ils occupent déjà dans le spectaculaire intégré.

Cathexie