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> Internet comme machine de guerre

26 octobre 2000, 11:48, par Lefayot

Cher Cathexie,

Ton article est très bien, mais à mon avis légèrement entaché d’un réformisme koulak assez préjudiciable.

S’il est vrai que le déterminant de l’histoire récente n’est pas tant l’extension du système marchand que l’émergence de la techno-structure, et s’il est important de le souligner, il faut éviter de faire preuve d’un angélisme de mauvais aloi.

En effet, et contrairement à ce qui est évoqué vers la fin de l’article, internet (ou en général la technique – ou plutôt les objets techniques) ne seront pas ce que nous en feront in fine. La possibilité de feedback des utilisateurs finaux sur l’amont - la production - est en pratique assez faible, ne fusse que parce que l’offre précède toujours la demande comme on a un peu trop tendance à l’oublier.

De surcroît, l’autonomisation de la techno-science fait système, ainsi que tu l’as rappelé. Dans ces conditions, l’argument selon lequel les consommateurs plébiscitent tel ou tel artefact parce que ça leur simplifie la vie est plutôt tautologique. En effet, que signifie « faciliter la vie », sinon, permettre une meilleure efficience au sein d’un univers d’artefacts techniques ? On s’en serait douté. Ainsi dans le cas de l’internet, le nombre de nouveaux utilisateurs croit (de manière plus que linéaire) de plus en plus vite à mesure que le nombre d’usagers « installés » est important. Jusqu’au moment où vivre sans internet présentera de telles contraintes qu’il deviendra impossible de faire l’impasse dessus.
Résumons-nous :
* Dans un premier temps, un petit nombre de mordus s’intéressent à Internet.
* Dans un second temps, via la pub et un phénomène de rivalité mimétique, le nombre d’usagers croit, mais pas très vite encore.
* Par un phénomène de feedback, le nombre d’usagers ne cessent d’augmenter, jusqu’au moment où il est impossible de ne pas être connecté (nous entrons dans cette phase).

Au final on ne voit pas où a été le « pratique » de la démarche. Le pratique pose la question de l’efficience, laquelle est intimement liée au cadre de référence (le monde) au moment T. Cela pose aussi la question du désirable (pourquoi vouloir aller se balader sur les routes, et donc pourquoi avoir une voiture ?). Et le désirable ramène encore au référent (n’est désirable que ce qui a été désigné comme tel).

Evidemment, certaines techniques ne « marchent » pas (le DCC disons), mais ce n’est pas très grave : d’autres sont là pour alimenter la boucle. Autonomisée, la techno-science vomit sans fin ses items, et s’il est possible à la rigueur de choisir tel ou tel objet, il est pratiquement impossible de ne pas choisir du tout, surtout lorsque l’un d’eux se voit érigé au rang de norme (on remarquera l’emploi non innocent de ce terme). L’important c’est que ça débite.

Enfin, et c’est à mon avis le plus gênant, comparer la techno-science au langage revient insidieusement à naturaliser la techno-science, et à en faire une fatalité dont il faudrait prendre les bons cotés (le plus drôle, c’est qu’une des prétentions de la TS est de s’affranchir de la nature). Or si la TS est un fait culturel (la TS n’existe qu’en Occident, il faut le rappeler), le langage est – au moins en première instance – un phénomène naturel, justement. Et si la possibilité d’un langage articulé existe chez tout homo sapiens, la même fatalité ne s’applique pas à la TS.

Il n’y a pas de fatalité, mais un simple effet systémique qui veut que plus la TS s’insinue dans les interstices de la vie, plus elle s’insinue. Et plus le temps passe, moins il y a possibilité de faire machine arrière.

Pour finir j’ajouterais que l’Internet n’est à mon avis pas destiné à un avenir kitsch et grandiose : ni outil de paix parmi les hommes tous frères (même pour les très solvables), ni matraque soft à bigbrotherisation, il ne deviendra à mon avis qu’un truc très ennuyeux comme la télé, pas sexy du tout, mais de ce fait extrêmement prégnant et fondamental dans la vie quotidienne.

Lefayot