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11 mars 2002, 15:39, par Pascal Fortin

Hello,

On ne peut pas passer à la trappe les objections scientifiques de Lefayot, aux seuls motifs qu’elles sont affirmées avec rudesse (mauvaise tête, mais bon coeur), et que le positivisme a vécu.

Soit, disons qu’il y a des façons plus ou moins adroites de procéder. A titre d’exemple, c’est tout de même assez surprenant de mettre en cause la malhonnêteté intellectuelle d’un auteur, dont on ne connaît manifestement en tout et pour tout que ce que ce cher Fortin a bien voulu en dire !

1. la défiance vis à vis des approches sociologiques est tout à fait hygiénique, au vu de quelques apports antérieurs agaçants (Wolton ou Lévy par ex.).

En effet. Sauf que Lévy n’est pas sociologue. D’ailleurs, à titre perso, je ne sais pas bien ce qu’il est. Quant à Wolton... Ah Wolton ! Disons qu’il fait de la télévision et des émissions de radio et que, de temps en temps, il publie un livre pour justifier sa présence sur les plateaux, quoi ! Un peu comme les candidats à la présidentielle, en quelque sorte qui, à un moment ou un autre en viennent toujours à publier un "bouquin" (n’allons tout de même pas jusqu’à appeler cela un ouvrage) pour "crédibiliser" leur candidature. Où ledit bouquin devient devient un moyen dans une stratégie de communication et non plus la fin. Eh bien, je crois que, toutes choses égales par ailleurs, c’est un peu comme ça pour Wolton !

Euh, au fait, tu as oublié de mentionner le cas Breton ;-)

Il se trouve que Flichy ne fait pas partie de cette catégorie. C’est d’ailleurs pour cela qu’il m’a semblé judicieux de rendre compte de son ouvrage et que je regrette sincèrement que des lecteurs pressés ayant le sentiment d’avoir tout compris à la lecture d’un compte rendu, aussi bien fait soit-il (et dieu sait que celui-ci est plutôt bon ;), puisse se permettre de porter des jugements aussi péremptoires qui, en prétendant démonter un texte, démontre surtout une suffisance proportionnelle à leur ignorance.

2. la revendication d’une administration de la preuve sur le mode hypothético déductif n’a rien d’ahurissant. Positivisme peut être, mais aussi fonctionnement scientifique ordinaire de la plupart des disciplines. Et si le positivisme est daté, l’école de Chicago aussi, après tout. Non qu’il ne puisse y avoir de recherche qualitative, mais parce que dans ce cas comme dans les autres, la définition des concepts, la méthodo et la mesure sont des prérequis ordinaires.

Il se trouve que Flichy a consacré un livre théorique sur la question de l’innovation technique avant d’écrire l’imaginaire d’Internet et après avoir écrit d’autres livres notamment sur l’histoire de la communication moderne. Cela me paraît être une bonne base de réflexion. Non ? Evidemment, cela ne prouve pas que son approche théorique soit la meilleure. Néanmoins, elle mérite au moins d’être discutée. Evidemment, pour cela, encore faut-il faire la démarche de se renseigner. Mais c’est tellement plus facile de dénigrer sans connaître : petit confort (pseudo)intellectuel !

3. Or, car il y a un or, le concept d’imaginaire en sociologie prend l’eau de partout. Il n’est défini nulle part en termes opérationnalisables scientifiquement. Dommage, car a la différence de Lefayot, je crois que c’est une voie magnifique pour l’accès à l’économie des usages. Mais il s’agit probablement plutôt d’économie libidinale. Ou de gestion de pulsions.

En fait, je dois admettre que je n’ai pas souvenir d’avoir lu une réflexion théorique préalable de la notion d’"imaginaire" dans le livre de Flichy. par contre, il procède en prolégomène de son ouvrage à la définition des notions d’"utopie", d’"idéologie" et de "mythe" en s’appuyant notamment sur Ricoeur et Barthes qui me paraissent en fait beaucoup plus important dans son analyse. D’ailleurs, ce sont surtout à ces notions qu’il recourt dans son ouvrage. Il me semble au bout du compte que la notion d’"imaginaire" est avant tout utilisé comme un terme générique englobant les trois autres. C’est pourquoi, malgré le titre (que je n’apprécie pas outre mesure - mais c’est toujours mieux que celui de Castells, intitulé la "Galaxie Internet" !) et le fait que j’ai pu utiliser trop fréquemement ce terme dans mon CR, je ne pense pas qu’il faille lui accorder plus d’importance que cela.

4. Je n’insiste pas sur le corpus, comme déjà dit, il est un peu léger et décalé.

Sincèrement, je ne le pense pas. Premièrement, comme je l’ai précisé dans mon CR, Flichy ne s’est pas contenté d’une analyse minutieuse de la revue Wired, notamment en ce qui concerne la première partie. Deuxièmement, on pourrait lui reprocher de malhonnêteté intellectuel s’il n’avait pas pris soin de préciser que la deuxième partie de son ouvrage consacré aux représentations du corps, de la politique et la nouvelle éco s’appuyait avant tout de la lecture des auteurs de la revue Wired. Ce qui n’est heureusement pas le cas. A partir de là, on peut éventuellement lui reprocher de ne pas avoir plus élargi son corpus. (Ce qui serait en réalité en partie faux puisqu’il a aussi épluché BW, NW et un autre titre dont j’ai oublié le nom. Mais peu importe.) Ce qui compte, ici, selon moi, c’est que le choix de l’auteur de prvilégier l’analyse de Wired avant toute autre lecture sur le sujet me paraît totalement justifié. Il suffit de lire la liste des auteurs mentionnés dans le CR pour se rendre compte qu’en partant de cette revue, Flichy se référait ainsi à un échantillon d’auteurs parmi les plus centraux dans la production de l’imaginaire du net.

5. Mais je préfère l’approche de Flichy à d’autres, sans conteste.Simplement, il ne faut pas en vouloir aux gens qui viennent de disciplines comme l’informatique ou les neurosciences, certes moins scientifiques que la sociologie et la communication (joke) de vouloir comprendre comment un raisonnement nait, se développe et s’exprime. C’est très sain, même.

Quant à moi, je suis totalement convaincu que ni l’informatique, ni les neurosciences ne sont des sciences plus "exactes" que les sciences sociales. Loin de là ! Il se trouve même que je suis convaincu qu’il n’y pas mieux que les sciences sociales (géographes, historiens, sociologues, etc.) pour analyser les évolutions de notre société. Dingue, non ? Mais je ne refuserai à personne le droit (et même le devoir) de questionner les chercheurs et universitaires sur la pertinence de leurs analyses. Je crois simplement qu’il y a des façons plus ou moins honnête de le faire. Or, je ne pense pas que le terrorisme intellectuelle soit la meilleure. Et cela me paraît naturellement valable dans n’importe quelle discipline !

En tout état de cause, je suis ravi de contater que la discussion devient progresivement plus constructive :)

PF.