Au risque de m’attirer les foudres des habitués de ce type de forum, je me hasarderai à préciser que l’imaginaire dont nous parle monsieur Flichy désigne, entre autres, toute forme de pensée (idéologique ou non) qui précède, accompagne ou suit toute innovation technique. Il ne prétend pas, me semble-t-il, analyser tous les imaginaires d’Internet, mais celui qu’il détecte dans certains textes qu’il a choisi, par choix epistémologique : discours politiques, extraits de la revue Wired, etc. Analyser les pratiques d’une technique - comme le suggère l’auteur du message précédent -, quelle qu’elle soit, ne nous apprendrait en effet pas grand chose sur les idées qui président à son élaboration et à son inscription socio-technique, et qui semblent pourtant assez déterminantes, dans la mesure où elles interviennent en phase de conception de cette innovation technique (et non pas en aval, ce qui est le cas des pratiques). Phase de conception signifie, entre autres : choix économiques, poids du marketing, etc. En cela, le travail de Flichy me paraît véritablement intéressant puisqu’il s’efforce de partir de la source d’une idée (sa phase de conception technique, soicologique et symbolique), plutôt que, comme le font habituellement - par contrainte contractuelle souvent, ou véritablement par choix epistémologique - certains chercheurs, de tenter de dresser des généralités à partir de l’étude de quelques usages, souvent avec imprudence.
Sans me faire le défenseur de Flichy, dont je connais peu le travail et les positionnements théoriques, je me contenterai de rappeller l’extrait d’un magnifique etxte d’Adorno, publié en 1951 et traduit en 1980 sous le titre Minima Moralia : "Lacunes. - Quand on exige d’un auteur qu’il fasse preuve d’honnêteté intellectuelle, cela revient le plus souvent à un sabotage de la pensée. Le sens de cette exigence est d’exhorter celui qui écrit à expliciter toutes les étapes qui l’ont conduit à l’énoncé qu’il formule et ainsi à mettre chaque lecteur en mesure de reconstituer l’ensemble du processus - voire si possible, dans le système universitaire, de le reproduire. Non seulement c’est opérer avec la fiction libérale d’une possibilité universelle et automatique de communiquer n’importe quelle pensée et cela en empêche la formulation adéquate à son objet, mais c’est aussi une erreur en tant que principe même d’exposition. Car la valeur d’une pensée se mesure aux distances qu’elle prend avec la continuité de ce qui est déjà connu. De fait, cette valeur diminue dès lors qu’on réduit une telle distance : plus ladite pensée se rapproche des critères en vigueur, plus elle perd sa fonction antithétique, alors que ce n’est que dans cette fonction, dans le rapport manifeste qu’elle entretient ainsi à son opposé, et non pas dans son existence isolée de tout contexte, que s’enracinent ses prétentions à la vérité. Aussi, tous les textes qui, timidement, entreprennent de calquer de façon minutieuse toutes les étapes de la réflexion tombent-ils immanquablement dans la banalité et dans un ennui qui ne concerne pas seulement l’attrait de la lecture mais bien leur substance propre" (Adorno, 1951, p. 87 - 88).
Bonjour,
Au risque de m’attirer les foudres des habitués de ce type de forum, je me hasarderai à préciser que l’imaginaire dont nous parle monsieur Flichy désigne, entre autres, toute forme de pensée (idéologique ou non) qui précède, accompagne ou suit toute innovation technique. Il ne prétend pas, me semble-t-il, analyser tous les imaginaires d’Internet, mais celui qu’il détecte dans certains textes qu’il a choisi, par choix epistémologique : discours politiques, extraits de la revue Wired, etc. Analyser les pratiques d’une technique - comme le suggère l’auteur du message précédent -, quelle qu’elle soit, ne nous apprendrait en effet pas grand chose sur les idées qui président à son élaboration et à son inscription socio-technique, et qui semblent pourtant assez déterminantes, dans la mesure où elles interviennent en phase de conception de cette innovation technique (et non pas en aval, ce qui est le cas des pratiques). Phase de conception signifie, entre autres : choix économiques, poids du marketing, etc. En cela, le travail de Flichy me paraît véritablement intéressant puisqu’il s’efforce de partir de la source d’une idée (sa phase de conception technique, soicologique et symbolique), plutôt que, comme le font habituellement - par contrainte contractuelle souvent, ou véritablement par choix epistémologique - certains chercheurs, de tenter de dresser des généralités à partir de l’étude de quelques usages, souvent avec imprudence.
Sans me faire le défenseur de Flichy, dont je connais peu le travail et les positionnements théoriques, je me contenterai de rappeller l’extrait d’un magnifique etxte d’Adorno, publié en 1951 et traduit en 1980 sous le titre Minima Moralia : "Lacunes. - Quand on exige d’un auteur qu’il fasse preuve d’honnêteté intellectuelle, cela revient le plus souvent à un sabotage de la pensée. Le sens de cette exigence est d’exhorter celui qui écrit à expliciter toutes les étapes qui l’ont conduit à l’énoncé qu’il formule et ainsi à mettre chaque lecteur en mesure de reconstituer l’ensemble du processus - voire si possible, dans le système universitaire, de le reproduire. Non seulement c’est opérer avec la fiction libérale d’une possibilité universelle et automatique de communiquer n’importe quelle pensée et cela en empêche la formulation adéquate à son objet, mais c’est aussi une erreur en tant que principe même d’exposition. Car la valeur d’une pensée se mesure aux distances qu’elle prend avec la continuité de ce qui est déjà connu. De fait, cette valeur diminue dès lors qu’on réduit une telle distance : plus ladite pensée se rapproche des critères en vigueur, plus elle perd sa fonction antithétique, alors que ce n’est que dans cette fonction, dans le rapport manifeste qu’elle entretient ainsi à son opposé, et non pas dans son existence isolée de tout contexte, que s’enracinent ses prétentions à la vérité. Aussi, tous les textes qui, timidement, entreprennent de calquer de façon minutieuse toutes les étapes de la réflexion tombent-ils immanquablement dans la banalité et dans un ennui qui ne concerne pas seulement l’attrait de la lecture mais bien leur substance propre" (Adorno, 1951, p. 87 - 88).
M. Ledun