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> L’Internet solidaire expliqué à ma fille

28 septembre 2000, 23:05

Cher Monsieur Zablocki,

Rien ne sert de se voiler la face, Monsieur Zablocki, ni même de jouer sur les mots.
Le développement d’Internet génère, vous en convenez vous-même, de nouvelles formes d’inégalités
qui viennent non seulement se superposer aux anciennes mais aussi en aggraver les effets. De ce point
de vue les protocoles Internet, universels ou pas, n’y changeront pas grand chose. Entendons-nous
bien, il ne s’agit pas ici de minimiser l’importance des choix en la matière, mais il ne m’est pas
parvenu jusqu’aux oreilles qu’on pouvait changer une société à coup de protocole.

Quant à la question du terme : qu’il soit court, moyen ou long, les données du problèmes sont
sensiblement les mêmes. Un exemple : l’alphabétisation de la société ne remonte pas à hier. Et
pourtant, combien d’analphabètes aujourd’hui encore dans les "pays défavorisées" et à l’intérieur
même de nos "belles" contrées ? De mémoire, les 5 millions de postes téléphoniques en Afrique
représentent le quart de nombre des abonnés au téléphone mobile en France. Pensez-vous que cet
écart est susceptible de se résorber ? C’est d’ailleurs sur ces enjeux que l’action d’une association
comme IRIS, qui n’a pas l’air, pour je ne sais quelle obscure raison, d’être en odeur de sainteté du
côté des "copains du portail" - ou l’inverse, peu importe, de toute façon cela revient au même -,
prend tout son sens. Seule une action politique volontariste des pouvoirs publics peut permettre
d’atténuer les effets mécaniques du développement du Net sur l’accroissement des inégalités. En
militant sans relâche sur ce volet, cette association est aujourd’hui, à ma connaissance, la plus
impliquée dans la défense des intérêts de la collectivité dans son ensemble, et pas seulement de
quelque technoïde branché en mal de visibilité pour soigner son égo surdimensionné.

Permettez-moi également de sourire quand vous éructez sur les marchands du net que vous désignez
promptement à la vindicte populaire au risque de susciter la suspicion sur vos propres motivations .
Ainsi donc, à vous lire, la source de toutes les visions magico-mythiques du réseau serait à chercher
du côté des marchands de soupe. C’est pas nous, c’est eux ! dites-vous. On aimerait bien vous
croire.

Hélas, rien ne sert de mobiliser la rhétorique politique, celle des médias, ou des gourous pour
constater que les commercants n’ont en rien le monopole de l’art manipulatoire d’édifier les foules sur
les vertus réelles ou supposées du Net.

Allez donc jeter un oeil sur les pages d’à côté. Prenez par exemple votre présentation du "Minirezo"
(http://www.minirezo.net/article22.html) dans laquelle on peut lire, entre autres énormités, les propos
suivants :

<Les discours autour de l’Internet se limitaient donc à des échanges entre vieux ringards tentant de
<protéger leurs maigres restes de pouvoir, des cyber-gourous sidérants et des vendeurs de soupes.
<Mais ce que nous vivions chaque jour sur le réseau était systématiquement occulté, la seule chose
<qui nous semblait intéressante était oubliée ; la possibilité pour chaque citoyen de s’exprimer,
<simplement, directement, de publier et d’échanger, voilà ce que nous voulions faire entendre.

Le procédé rhétorique est subtile. Vous partez de votre propre expérience du réseau qui,
convenez-en, n’est pas particulièrement représentative des usages de ce dernier, pour en arriver à la
conclusion selon laquelle Internet offre "la possibilité pour chaque citoyen de s’exprimer, simplement,
directement, de publier et d’échanger".
Pour chaque citoyen, affirmez-vous. Non mais vous voulez rire ou quoi ? Combien sont-il
aujourd’hui à pouvoir bénéficier d’un tel privilège ? Et quand bien même il serait 10 ou 100 fois plus
nombreux demain, avouez tout de même qu’on resterait encore bien loin du compte.

Sans doute imaginez-vous sincèrement, campé comme vous semblez l’être dans vos belles certitudes,
que tout vous oppose à cet univers marchand que vous avez pris pour cible. Hélas, j’ai bien peur que
que la réalité soit un peu moins manichéenne. Certes votre vision du net diffère du tout au tout de
celle de vos adversaires mais elle se rejoint au moins sur un point, qui n’est pas sans conséquence sur
le développement du réseau : son caractère enchanté.

Que vivent les comtes de fée, Monsieur Zablocki.

Cordialement, Pascal Fortin.

Voir en ligne : Vices et vertus du Net indépendant.